mardi 28 août 2012

Arguments - 1 - Dieu - 1 - Le Nom


Le nom

Est, était, sera. La lecture de ces mots peut ne jamais s'achever. Soumis à leur surgissement, nous devons les éprouver, sans conclure, comme en perpétuelle formation. Ils ont cependant et contour et limite. Mais nous manquons là même où de tels mots aboutissent et s'achèvent. Ils flottent au-dessus d'un grand abîme obscur. Qu'ai-je dit en les disant?
fibre noire. sectionner le nerf du crépuscule. mordre un grumeau d'ombre. recracher la nuit. reste d'amertume en bouche. sceau salivaire suspension de l'heure entre le souffle et le silence.
Ou dieu, ou son nom. Et cependant cela se dit. C'est la grande plaie noétique avec laquelle nous devons penser. C'est l'unique plaie et l'unique méconnaissance. Il ne faut pas multiplier les noms de ce que l'on ne sait pas. Dissimulé dans des mots, dieu nous encercle.
 zébrure aux yeux. fouet omniscient. révélation révolue. ramper à reculons vers l'ignorance finale.
Dire est dépasser, jusqu'au nom sans au-delà, celui qui signale ce qui est, suprêmement, sans se constituer ni devenir. Nous voici donc nécrophages du nom, admis à fréquenter la trace d'une extinction. La pensée détient ses termes ultimes en expérimentant leur retrait. Mais outre la pensée, il demeure la surface passible où l'effacement s'inscrit. Du fait de penser, nous sommes cela. Nous sommes cette inscription et sa lecture. Nous sommes la lecture de la lettre vide.
peau entre terre et boursouflure. la plaie accoste. main captive de sa propre empreinte et de son bord de glaise brûlée. connaissance sédimentaire. jour au ras du sable.
Ce dont on dit que c'est dieu ne se montre pas, ne se cache pas. Il s'efface, ostensiblement, au vu de tous et selon toutes les modalités concevables et inconcevables de l'effacement.
écriture opiniâtre à ras de peau. pore par pore dissimulation du nom. calligraphie des veines visibles. s'offrir à la stupéfaction d'un dieu analphabète. brandir le corps et frapper le vide.
Je m'apprête à dire un mot. J'en ai déjà fait le tour. Serait-ce le mot jamais prononcé. J'ai créé par ce moyen le lieu compatible avec l'existence de ce qui ne se dit pas, qui est au-delà et en deçà des choses qui se disent. En disant n'importe quoi, j'outre la langue. Je nomme l'éternité.
peu de sang peu de savoir. cache d'herbes barbouillé. signal de séjour. chaque rupture débouche sur le désert. préfiguration du pas. pensée incinérée. marche des invasions.
Le désert tout entier est sa propre fleur féconde. Ce qui dit dieu doit être aussi grand que dieu. La parole est une, mais nous y faisons croître d'innombrables paroles. Il faut arracher ce qui croît.
haïr l'ouvert. ne pas franchir sans mordre. pas à pas façonner le monde. l'empreinte doit souffrir. il ne faut pas passer trop vite.
Où l'on ne peut rien dire, un mot se constitue. Une plaie apparaît dans la plaie comme une génération miraculeuse. Voilà où naît le message sans source qui est la source de tout message. Un mot très bref, une chose que je peux poser sur la paume de la main ouverte, retourner sur le dos, agacer d'un souffle.
la plaie se mordait par le dedans. partir à travers un nœud de tripes et d'ombre. nuit noyée. approche d'un au-delà. passer plus loin requerrait le couteau. le temps savait.
Nous, déchéance d'une infinité de futurs dont chacun eût été la déchéance d'une infinité de futurs, nous sommes nonobstant épris des certitudes terrestres. Nous nous étonnons qu'il puisse y avoir, ici, des mots qui disent ce que nous ne pouvons pas dire, ni taire, ni savoir, ni ignorer.
intrus au corps. empester pour faire détaler la bête. manger des cendres. manger des morts. jeter l'épouvante chez le paisible envahisseur. sortir de soi.
Au fond du souffle, un nom. Aucune lettre écrite n'effacera le vide que son propre tracé circonscrit. Comme dieu, il est partout un mot que son propre manque énonce. L'échec à dire est comme la rupture du rideau du temple. Tout se dit à partir d'une omission. Sinon on ignorerait encore que cela ne se dit pas.
sol cassé. embourbement des gerces. tâtonnement des failles. vide aux crevasses matière agraire. apposition de mains sur la jonction boueuse. pétrissage des sueurs. souffle prolongé. halte pour ajouter de la terre à la terre.
Pas le mot qui le désigne, seulement la représentation basse du mot qui le désigne. Cela ne sert pas à le nommer, mais à expérimenter l'impossibilité de taire sa perte. Tout ce qui ne se dit pas le désigne. Toutes les choses sans nom lui font place.
heure terminale bête châtrée. âne de noria rendu aveugle et sourd. assaut de la bête à mort frappée et assommée. la fin gît ventre en l'air. le temps croît.
Pour ce qu'on ne peut pas dire, les choses font office de nom. Un caillou par terre désigne l'infini, aussi bien et aussi mal que les noms que nous utilisons en propre. Il sert aussi à se désigner lui-même. Son nom est le râle terminal de l'éternel.
os plat vers le mur. conquête frontale du vide. enclave pure. appel froid sur la plaine aux dépouilles. vide devant les yeux. avant de voir envahir ce fragment d'un désert fossile. chose d'os.
Le vide qui résulte de l'échec à nommer dieu est l'au-delà qu'il nous dévoile. Et même s'il n'est rien nous avons encore des yeux pour voir ce rien. Le rien consiste justement en l'au-delà des choses qui sont là, bornées et définies par de justes cloisons conceptuelles. Avant d'être un souffle porteur de sens, nous sommes une oreille qui en subit l'irruption.
aller de l'avant un pied dans le néant et violé par le vide. l'espace au-delà des peaux est un monstre obèse qui jouit. outrage fondateur. le monde cache la bête.
Le dieu sourd et muet écrit dans son carnet de conversation. Il écrit son nom. Il trace des ronds et des bâtons. Il écrit aussi dans notre esprit, où la méconnaissance change sans arrêt. Et il écrit sur notre corps, que son inscription défigure. Nous remarquons partout des plaies et des difformités, dont nous tachons encore de guérir. Nous guérissons. C'est la seconde absence de dieu.
creux du manque. disparition du corps. excavation pleine d'un moulage fruste. pierre et déchet dans la boue. chuter fermement pour écraser les simulacres. étouffer la matrice absurde. dissimuler la résurgence des morts fragmentaires.
Son nom n'est d'ici-bas, ni de là-bas. Il ne se dévoile pas en se disant mais en se montrant, et en nous accordant de voir cet obstacle de fortune qui se dresse entre nous et lui. Nous ne lisons pas, nous creusons en nous l'empreinte inversée de sa présence furtive.
piétiner la cendre. produire le disparu. chaque seconde franchie engendre le même absent. chaque trébuchement rempli les veines du mort.
Les mots que nous pensons ont un bord, et cessent. Au-delà cesse également la pensée humaine. Où il n'y a pas de pensée humaine s'inscrit la lettre issue de lui. À partir de là, remontons à contre courant cette pensée qui n'est pas la nôtre. Atteignons le désastre créateur.
soleil d'argile blanche. fourmis nettes. architecture neutre et achevée. passe blanche issue du feu. voile de craie sur la configuration des choses. traversée d'une pensée floue. mots aréneux brûlés d'oubli.
La parole ne rebrousse pas chemin sans que cela même ne devienne de la parole. Ainsi de nos secrets indécelables que nous énonçons à tout va. Notre mort, que nous ne connaîtrons pas. Les mots qui disent l'éternel et le divin ne sont pas d'une autre nature que ceux qui nous annoncent, comme si on le savait, le nom et la forme de nos innombrables méconnaissances. Voilà qui est dit.
la chair contredit le terme. chaleur du sang étendue du monde. des sables inutiles réitèrent l'assertion.
Ce qui est est passible de destruction. Dieu n'est pas non existant, il est détruit ici bas et seulement ici bas. La trace de ce désastre est le monde. Le nom de ce qui n'est pas le monde en provient.
flammes sur les grandes capsules végétales. figure de l'acceptation. momie de saisons achevées flancs ouverts au lance flammes. les morts aussi produisent du temps.
On dit le nom d'une chose dans l'au-delà des choses. Chaque nom a sa limite et nous construisons des noms avec ce qui est seulement la limite d'un nom. En produisant ces mots la parole perd la raison. Rester en deçà du mot ne nous épargne pas le désastre. Cri, jouissance, mutilation, nous raclons sans cesse la frontière du concevable par d'innombrables énonciations sans énoncé.
intermittences de jour. apocalypses courtes. feu final disséminé dans l'herbe sèche. sang flamboyant. crémation solaire dissociée en dessiccations et brûlures. destruction à reconstituer prise de court par l'ombre du soir.
On ne dit pas le singulier, on ne voit pas l'unique. Nous reconnaissons ce qui est. Cela était déjà en nous, avec tous les mots qui le disent. Nous répétons aléatoirement. Le plus inouï des noms est une répétition. Il n'y a pas de manque. Nous ne pensons pas nous attendons.
l'œil s'attarde. l'orbite s'obstine. capture crispée d'un soupçon. broyage ouvrier de l'oubli. gerces vives dans la croûte du sol brûlé. possibilité d'insectes et de germinations noires. biais pour revivre.
Finalement, seul la parole parle. Et elle produit une parole qui parle. Nous ne savons pas que cela finit, si cela finit. Nous ne savons pas que cela ne finit pas, si cela ne finit pas. Quelque chose a débridé la parole, qui produit ici même son infinie prolifération. Ainsi dit-on l'infini. On ne finit pas de dire l'infini.
bouche ouverte ostension du vide. néant mordu. désert broyé aux mâchoires. promesse prise à la gorge. l'animal du temps garrotté à mort.
Certes, en le taisant, nous ne le disons pas. Mais ce fait de ne pas dire est réel dans le cercle de la parole, il est perceptible, articulable, désignable. Cela suffit à notre propos. Convenons que cela ne transforme pas en dire le fait de taire ce qui ne se dit pas. Nul dieu ne viendra à notre secours pour annuler ou pour confirmer ce fait de parole. Et si cela était, nul ne l'aurait appris.
ventre érosif. terre de raclures. dépôt d'extinctions possibles. peau éraflée. porter devant nos pas une germination de vides toujours vivants.
Ne pas voir ce qui n'est pas est l'acte banal que nous accomplissons en voyant une chose quelconque. En regardant des gravats sur le sol nous peuplons l'univers d'entités improbables. Nous ne pouvons pas non plus nous soustraire au fait de savoir que nous ne savons pas ce que nous ne savons pas. Cela est nécessaire, et cela n'est pas rien. C'est un effet cognitif que nous ne pouvons ni produire ni empêcher.
tentative par l'obscurité. creux d'un recul factice. tentative par la cécité. empreinte orbiculaire meurtrie. tentative par le ciel. plaie débridée d'une seule absence. retour au vasières nocturnes. ulcère affligé d'un corps. disparaître seulement. gratter le monde au sang.
L'insensé se demande s'il dit ce qu'il dit. Nous disons ce que nous disons avant d'avoir acquis la possibilité de le dire. La possibilité de dire consiste en l'acte de dire, quel que soit le terme produit. L'impossibilité de dire est une incapacité qui meurt en s'exerçant. C'est l'instrument logique qui réitère la création.
reconstitution d'un vieux chemin. savoir survivant. nuit de sable noir. course circulaire dans l'obscurité. naissance et grouillement de sentiers factices. les piliers du mirador écroulé clouaient au sol un pays de charbon et de cendre. le lieu à coup sûr durait et croissait.
Écoute-toi parler. Dis le nom de ce que tu as devant les yeux. Quand tu le dis, et depuis le début, la chose que tu dis est finie, sa possibilité d'être est comble et dépassée. Ne cherche pas les mots à l'intérieur de ce qui est. Tout mot explose aux limites du réel. Quoiqu'on fasse on dit dieu.
faim au ventre. prurit de peau. rage génitale. saccage des bornes du corps. distance épuisée. la bête viscérale mange l'écart. cannibalisme du lieu en guise d'au-delà.
Des mots semblent se refermer. Des mots ressemblent à des téguments de mot. En les cassant nous y trouvons d'autres mots, d'autres téguments de mot, et de nouveau le désir de casser et de voir. Nous avons déjà cassé tous les mots, les grands et les petits. C'est l'origine de tous les mots que nous avons et de la conviction qu'il y a des mots disparus.
érosion tactile. grain de peau ou doigts éraflés. empreinte d'écorchures sur le mur. l'animal se redresse et hume sa plaie lunaire. cicatrice tumorale nuit aux yeux cautérisés.
Dire tous les mots qui sont en nous, ceux qui se disent, ceux qui ne se disent pas, frénétiquement et sans arrêt, comme l'homme enseveli qui fouille et creuse des deux mains au fond d'un éboulement. Se représenter le voyage des mots vers le monde et vers l'au-delà du monde. Alors qu'ils ne peuvent exister que dans l'intérieur de quelqu'un d'autre, réel ou irréel mais d'ici bas, au fond d'une âme, au fond d'un autre ensevelissement.
sic transit. paupières narcotiques. achèvements de fortune. incinération frontale. germination de morts multiples. production de la chair.
Recueillons ce qui se dit. Les paroles qui nous échoient sont le cerne de l'inconnu, et non pas son dévoilement. Elles se constituent d'elles-mêmes au bord d'une obscurité. De l'herbe et des insectes qui font irruption sur le pourtour de la grande dalle anonyme.
déportation d'une surface. dalle de parade ou place d'appel. incrustation dans les boues d'un vieux sillage traduit et retraduit. subversion heureuse d'herbes sur le pourtour. rébellion de sables et d'insectes. la vaste passe nulle se greffe à l'étendue. perte définitive du lieu.
Tout ce qui se pense en moi est du pensé, pouvant se penser, que je le pense ou non. Cela implique un connaissant qui, dans l'ordre de la pensée, transforme l'incréé en créé. Que ceci nous soit accordé et nous pouvons légitimement peupler d'un être ce désert factice où quelque chose ne se pense pas.
être ici. forme générale de la disparition. frayeur itinérante. topographie pas à pas du monde délaissé. rhétorique exacte du désert.
Le sujet qui malgré lui s'est déjà retrouvé, ne cesse cependant de courir après soi. Courir après soi semble la plus primitive des attestations d'existence. Chaque avancée brise la certitude. Nous avons déjà trouvé ce vers quoi nous courrons, ou vers quoi nous cessons subitement de courir.
de trois pas encerclement. jonction accomplie à travers des rouilles et des ronces. nombre fait de tessons et de copeaux. recueil de retours tronqués. quelques crevasse herbues ranimaient les termes du doute.
Quand nous statuons de son inexistence, nous désignons dieu explicitement. Nous nous approprions la glaise conceptuelle que le souffle d'un mot ranime. Ainsi engendrons-nous notre dieu d'ici-bas.
tessons de jour dans la glaise. ciel de boue paisible. ça nous aime.