dimanche 2 septembre 2012

Arguments - 1 - Dieu - 2 - L'insufflation



L'abîme vague et vide infiniment fécond est ici où tout s'achève. C'est le rebord des ruines. Le néant, comme le Verbe, est descendu sur terre. La Création recommence.
monument obsolète. colline de résidus pétrifiés. bosse de matières échues au temps. mamelon de boue inaccessible à l'outrage. imitation de l'os. butoir front nu.
Le néant qui était avant la création n'est plus. Il succède à présent aux choses créées. Il est devant nous. Dieu faillit. La création perdure.
front d'os. la peau dans l'outre monde. assassiner l'espace pas à pas. le désastre est une proie.
La parole humaine est la cendre du Verbe. La voix qui manifeste Dieu sort d'un buisson ardent. Ni chair ni lettre. L'extrême destruction. La parole qui le dit s'enflamme en le disant. Son nom resplendira dans l'embrasement du monde. Cela est le texte, cela est le buisson ardent.
passe de métal brûlé. travers de fosse. foulée de fer instable. le pas se recroquevillait dans la mémoire du feu. crissement de passerelle. le métal malmené épelle la menace. froissement fracturé allégorie des os. terre à deux bords. dans le pourtour des fosses le monde expulse le monde.
Ce n'est pas lui, ce que tu ne connais pas. Tu ne connais pas ce qui, en toi, le connaît et que seul celui qui connaît tout est en mesure de connaître. Et si ce savoir n'existe pas, tu ne pourras pas l'apprendre. Tu ne peux pas connaître ce qu'il connaît de toi, ni ce qu'il sait que tu connais.
la chute est un propos lointain. se détruire ici obscurcit la certitude. soubresaut des muscles. vermine prématurée issue du vide à venir.
Ce que l'on ne peut pas dire est par nature une seule chose, toujours une, toujours la même car, ne pouvant pas le dire, nous ne pouvons ni le choisir ni le dénombrer. Or, il est nécessaire de taire ce que l'on ne peut pas dire. Et à chaque fois que l'on tait justement cela, on le dit dans la seule langue d'ange autorisée ici-bas.
la répétition claque aux dents. les mots rendent leur cendre. âpre déglutition. du râle ne subsiste qu'un pétrissage de muscles. les gorges vides vaticinent leur propre vide. pierre explicite.
Parole de chaux, parole de vase. Dieu meurt dans la parole et renaît dans la parole. Possédés, mages, devins, déments, la parole inique, la parole blessée regorge de dieux et de noms de dieux trop bien nommés. Ils y demeureront.
ravager les fins ultimes. saccager l'achèvement. se recouvrer dans les débris de soi. s'alimenter en fouillant dans les décharges du temps. manger ce qui est.
Juste à l'instant où tu le dis, et à cet instant seulement, Dieu est un des objets du monde, il est une des choses que nous pouvons désigner. Cette circonstance ne dit rien sur Dieu, ni sur ce que tu en sais, mais sur le sujet de cette énonciation, qui le ramène sur terre. Ce que tu appelles échec est une incarnation. Tu n'exprimes pas, tu témoignes. La Passion est un acte de parole.
manger. tiges d'herbes jus de nuit. circulation à peine amère d'un simulacre de douleur. éveil de cloaque nuit frôlée par le vent. crispation aux gorges de la décision d'oublier.
Étrangers certes à ce Dieu qu'on ne pourrait concevoir hors de l'étrangeté. Mais non moins étrangers au reste, étrangers à nos corps, exclus de ce qui est le plus proche. Que l'on soit son propre corps est un article de foi et une attestation externe. Voulons-nous dire à Dieu ce qu'il est, et que nous savons de quoi il retourne?
corps tout court. être ici avec ça. assouvissement infranchissable. déglutition cannibale. manducation festive de sa propre chair. les mots le savent.
À chaque fois que tu doutes ou que tu nies, ce dont tu doutes, ce que tu nies te traverse et chute en toi. Ce sont des choses de sédiment et de putréfaction. Ce sont des choses d'humus et de germination. Les chemins du verbe sont bas et s'inscrivent dans l'ombre. La terre est esprit.
à coups de pied résurrections dans le rebut. érection de débris à l'intérieur même de leur chute tardive. pointage des termes. déchet numéroté.
Ton exultation est sa parole. Ta déception est encore sa parole. Sans la participation de Dieu, ta parole ne saurait pas bâtir ce qui finalement la déçoit. Sans le concours de la chose perdue, elle serait inapte à produire la perte. La douleur est dans le refus de lire la douleur. Dieu émet aussi une parole noire.
vent de vasière. ce qui n'est pas s'éprend de nous. époux miteux d'un horizon factice. l'avenir nous dévisage. tituber hardiment. décourager le viol.
Il est évident que les termes ayant trait au divin ne peuvent pas survivre dans ma voix de sujet. La voix qui le dit ne supporte d'autre sujet que le divin lui-même. Et pour moi il est l'autre, infiniment. Il s'ensuit que je peux le chercher dans la voix d'un autre seulement. Et dans la reconnaissance du fait que ma voix est son désert.
dans la voix vide palpitation d'un signal. haleine rendue visible par une hémorragie de poussière rouge. mine à ciel ouvert crépuscule broyé. résolution industrielle du dernier délai.
Si l'un de nous acquerrait la connaissance de Dieu, il aurait pour ainsi dire drainé notre esprit et du délai et de l'attente. Il aurait transformé la révélation en pièce d'archive. Il nous aurait spolié de l'unique chemin spirituel que le monde est incapable de combler. Il en irait de même si un seul d'entre nous pouvait cesser de chercher.
attendre pour savoir. attendre pour savoir. abattoirs du temps. charniers du délai. bestiaux chronologiques sous l'outil du tueur. ça produit le râle et le sang qui sont dans la parole.
Être ici n'est pas simple. Tu nais ici, tu meurs ici, et sans cesse ton ici se déporte, ailleurs, où tu n'es pas, où tu n'es plus. Ton être relève d'un autre ici que celui où tu supposes être. Dieu n'est pas ton lointain, c'est toi qui es le lointain de Dieu. Avant toi, et plutôt que toi, il te localise. Il est le seul dont on peut dire valablement qu'il est où il est.
bave libre. acte de lèvres création humide du dedans. acte de preuve. figure de l'habitacle. de la vase et une forme. redoubler le séjour.
L'intelligence cherche la foi, en sautant par dessus son propre savoir. Car savoir, en ce domaine, ne peut être que lecture et déchiffrage. C'est un savoir qui ne peut pas venir à l'être, et qui ne sera jamais s'il n'est pas déjà. Lecture et déchiffrage et nullement de termes, de mots, de lettres qu'un homme aurait pu produire. Non pas d'une parole, mais de toute chose qui incarne et réalise le non-dit, de toute chose où la non-parole prend corps.
se deviner dans les choses. se concevoir comme ça vient. on ne choisit pas les formes nobles. matières de rebut. boues réutilisées. rogatons du réel. tout nous constitue.
La parole recèle ses propres impuissances. Choses qui ne se disent pas, nodules de mutisme, lacunes comme de l'eau dans le creux des roches érodées. Bête lovée en ses vides la parole attend et boit.
sources de peur. eau de grandes soifs inséminées. une saison et son nuage. addition d'eaux aux eaux soif comble. germination d'un passé. désert de gorge. attestation de quelque chose. feu trahi.
Courir vers nous-mêmes et retarder le temps. Nous signaler au loin, dire notre nom d'horizon. Accourir vers nous-mêmes dans l'urgence. La course vers Dieu attendra. C'est ainsi que nous quittons sans cesse le lieu de la rencontre, où nous sommes, et duquel fondamentalement nous provenons.
où je ne suis pas encore la scène d'exécution tend à s'éterniser. le grand vide à venir avorte de moi. rejeton mal formé qui nous harcèle.
Si la pensée de Dieu aboutit, on ne le pensera plus. Utilisons pour ne plus le penser la pensée même qui a déjà pu le penser sans être capable de s'approprier son propre exploit.
seulement penser. endiguer l'annulation. pisé mental de choses et de mots. ensevelissons quelques-uns des noms dans la complexité d'une description du feu et de ses ombres intérieures.
Rien de plus grand ne pourrait jamais se penser. Ce n'est pas toi qui ne peux pas le penser, c'est Lui qui a déjà rempli tout l'espace de la pensée, et qui t'a de ce fait depuis toujours évincé. Car il n'est dans la pensée rien qui ne relève de sa juridiction.
lieu trop ouvert assailli de morts distants. le vivant aveuglé de cendres mortes et de copeaux de choses mortes. la paroi du présent a depuis longtemps cédé.
Ce que nous perdons en le disant, nous le disons toutefois. Une tare incongrue entache la parole, empêchée de cesser en son simple achèvement. Mais en cette diaspora du sens réside la privation, la dépossession fondamentale, le signe d'un savoir que nous ne pouvons ni penser ni effacer.
germe souillé. pays au mur. le front en passant modifie l'assertion terminale. chaux écrite. un autre monde nommé ronge la face finale du lieu.
Sois sanctuaire silencieux, reliquaire d'une lettre éternelle. Parle à côté. Pas trop loin pour ne pas perdre l'accointance à ce qui se dit avant qu'on ne le dise. Pas trop près pour ne pas lui infliger l'usure. Épargne au nom de Dieu la finitude.
malgré soi on déchiffre. ça écrit ici comme ça veut. la nullité de l'au-delà est une griffe noire qui scarifie le vivant. lire ce qui se présente. user la lettre.
Si l'on conçoit comme une chose pensable la présence de ce qui est partout présent, il faudrait faire disparaître la multiplicité des formes que la présence affecte pour que cette présence unique soit pour ainsi dire dévoilée. En existant, nous saccageons l'absence absolue où cette présence unique se déploie. Nous ne pouvons penser qu'au moyen de notre propre anéantissement. Nous ne pouvons pas penser.
sous la garde d'un chiffre. éraflure au poignet retourné vers l'extérieur. plaie cartographique appliqué à la nuit membrane nue et passive. l'avant-bras peut reposer sur le front. coude relevé. effigie close.
Absents, nous sommes le lieu où Dieu s'engendre. Ainsi rêvons-nous de l'au-delà de la mort, ce vaste cloaque sans lumière que notre disparition est supposée produire. Ainsi songeons-nous à annuler Dieu pour obtenir ici-bas une niche ontologique où naître pour de bon. Mais il ne faut pas abuser de la symétrie des choses.
soustraction de soi au loin. dard mortel fiché dans la chair de l'absent abusif. remède animal à la tentation d'être là-bas. devenir ici l'insecte sous l'écorce. durer indemne et implacable face à l'au-delà martyrisé.
Toute invocation de Dieu est souvenir. La rencontre a déjà eu lieu, et c'est de là que provient ton vrai nom, ton nom de vie, sous-jacent à ton autre nom adventice et tard venu. Il est trop tard pour la bête mystique dont le soubresaut mortel fait figure de quête et d'appel. La parole est une réminiscence blessée.
le coup frontal voletait dans l'ombre. insecte innombrable. saison noire dans l'interstice nocturne.
Une haleine de vie a rendu l'homme vivant, et nous prenons la relève. Souffle qui scinde la parole en possible et impossible, souffle de vie qui nous place dans le sens, finalement peu de chose. C'est ce qui sépare en nous la mort de la vie. Au terme de chaque respiration la fin et le commencement se rapprochent de nouveau. Au bout de chaque pensée le vrai et le faux s'accolent de nouveau comme chien et chienne acharnés. La jonction de tout, comme au début, est inévitable. Il faut recommencer. Il faut respirer.
compacter les instants. dresser des parois au bord du temps. un souffle de mensonge rôde et siffle dans les brèches. en faire des mots pour dénier la promesse.
Notre chemin est un seul pas, en même temps séjour, départ et arrivée. C'est le chemin de l'homme, différent de l'homme. Seul l'éternel est son propre chemin. Cheminer nous rend finis et conscients de l'être.
délabrement du bitume. travaux de l'eau. preuve d'absence. le sol rongé montre le sable l'eau et l'herbe. les lieux s'affaiblissent. la mémoire se remplit de ronces.
Il faudrait avoir absorbé la totalité de la parole produite pour obtenir l'espace logique libéré des limites et déterminations qui chassent la désignation de Dieu. Mais le récepteur de la parole qui s'épuise doit savoir que la parole s'est épuisée, et pouvoir en témoigner. Et en témoigner est encore de la parole. Dans les affaires d'éternité, seule l'éternité parle.
aridité d'être ici. boire. engloutir la chaux du doute. ramper dans les sillons de la méconnaissance. transiter à coup sûr.
De fait, seul celui qui est lui-même parole au-delà de la parole peut couper la parole sans rien y ajouter. Seul celui qui est parole en deçà de la parole est fondé à solliciter le témoignage qui l'atteste. L'entre-deux est la parole en souffrance qui nous guide. Le voyage n'est pas de ce monde.
abondance de sutures. peaux déchirées. sel couturé de nos empreintes. la glaise se fend et se referme. écrasement d'insectes scellement d'un pacte. cependant démenti d'herbes dans les crevasses. le temps revient.
Dire Dieu est simple. Tu entreras dans sa bouche et tu deviendras parole. Tu visiteras le fond de sa gorge et tu seras comme son souffle. En attendant laisse-toi insuffler par tous les vents périssables d'ici-bas. C'est le même.
promesse de désert. ce qu'il faut devenir. se dessécher en sable neutre pour y croître et germer. devenir le monde remplace le monde.
La glaise est esprit. Nous la piétinons. C'est notre vide qui creuse en elle une marque humaine. Nous insufflons une étrange haleine dans les naseaux du monde. Nous sommes les maîtres du souffle de vie. La glaise attend et subit.
éboulement de boue. sauvegarde écroulée au sommet des pensées de glaise et d'ombre. les creux se comblent de noms. le matin souffle aux narines. restitution du temps. appel nominal. quelqu'un est présent.
Nous prenons pour du vide notre incapacité à dire ce qui ne peut pas se dire. Nous gémissons et nous nous accablons. Mais ce vide de la parole est une parole. C'est le creux où Dieu continue d'insuffler son haleine bénie. Sans cette glaise passive, sans ce vide, Dieu étoufferait.
avaler le vide. engloutir l'ouvert. digérer l'au-delà. être une langue préhensile devant ce qui s'annonce. sortir ses organes et fouetter de sang la pureté de l'avenir.