dimanche 28 octobre 2012

Arguments - 1 - Dieu - 3 - La chute



Des termes, que l'on ne dira pas, sont comme une plaie dans la parole. Nous connaissons cette plaie. C'est la forme générale du savoir. Malheur à celui qui veut penser en dehors de la plaie.
voir sans cesse. dépeçage optique des dépouilles. clarté écrasée sur le mur blanc. incinération du jour. nouveau né bestial mal achevé. clarté de glaise blanche piétinée par terre. réminiscence ânonnée.
Ce qui ne se dit pas est scellée dans un mutisme. Un mutisme d'ailleurs, manifestement extérieur à la séquence de la parole continue, différent de la coupure qui l'affecte et qui la suscite. Toute parole ici-bas est parole terrassée.
horizon blanc. lividité progressive de la matrice céleste. la mort de l'homme créé peu à peu se réitère. ne jamais ciller supplée la révélation.
Notre parole humaine est traversée par un gouffre, une très grande césure à un seul bord. Nous n'y accostons pas, nous n'y prenons pas pied. Nous en sommes chassés. Parler c'est se mouvoir vers ça. C'est le rapatriement. C'est le seul rapatriement.
bouche ouverte produire du temps. grillages et poteaux. découpage de ciel lisse. abondance de formes vides. tout constitue une chose ou autre chose. renvoi d'un jour à l'autre par la salive solaire répandue. un rien nous cicatrise.
Se saisir du nom de dieu comme un enfant prend un lézard par la queue, le coincer dans un piège conceptuel comme le loup pris dans des mâchoires d'acier qui se ronge la patte et se libère. Il en reste quelque chose, d'innombrables concepts portant un signe de morsure, une trace de mutilation. Et le moignon sanglant que d'ici nous adorons.
piétiner son propre pas. apprendre à se barrer la route. se mettre en travers de son propre chemin. affamer le mangeur d'horizon.
Chercher sous le texte casse le texte. On y trouve donc la cassure. Quel que soit le texte. Toujours la même cassure. Dieu n'a qu'un seule bouche. C'est une bouche ensevelie.
les lanières méthodiques d'une affiche noire sur la palissade noire. attente de vents et d'ombres instables. les traces des morts remueront comme si c'était ici.
Chercher malgré nous ce qui est le plus haut. La pente ascendante nous sert à rouler en bas. C'est ainsi qu'en même temps on demeure et on adore.
il y les morts qui font retour. les morts que l'on chasse à coups de pied. les morts interdits de réincarnation. il n'y a pas de vrais morts.
Dieu pourrait se penser si nous ne le pensions pas. Tout ce qui se pense a son origine en nous. C'est avec notre douleur que nous produisons le doute. Avec notre finitude que nous créons la fin de dieu. Avec notre misère que nous portons atteinte à la parole qui le manifeste. Ce que nous appelons notre pensée est ce bégaiement. Mais nous avons aussi l'oreille qui entend ça.
souffle et cendres nuit de vent brûlé. nombre décompté aux plis de peau aux dispersions de poils et d'ombres creuses. animal tronçonné signé de griffures. bête débitée aux ronces et aux dénominations reconnaissables.
C'est dieu qui nous a créés ainsi, spontanément dénégateurs, sans distance ni recul. Nier est notre peau. Et nulle créature ne peut obtenir sa propre peau après coup, et de son fait.
dans le trou du grand mur terminal l'homme est lui-même et la bête qui le mange. ici nous sommes le fils de la bête déportée qui ne sait pas disparaître.
Dieu, éternel, absolu, infini, dites tous les mots que vous voulez. Une taie logique rend la parole aveugle sur ce point précis. Mais nous possédons le regard qui voit la taie, l'œil qui sonde la cécité. Il y a donc deux paroles.
enchaîner la séquence de tous les sillons saccagés. acide aux yeux. voile d'eau et de sapience. attente du colmatage. soudure de terre et d'os. broyat de temps véritablement passé.
Tout franchir vers nous mêmes. En mesurer l'échec. Dieu est ce rien qui s'interpose.
route coupée. cheminons dans la coupure. déplaçons l'achoppement. l'interruption a une seule limite. le monde a un seul bord.
Tu n'es pas le produit de dieu. Ta pensée n'est pas non plus ton produit. Rien n'est enfanté. Tu n'es que fécondation.
feu éteint. paix agraire. semailles ouvertes à tous les noms de graine et de séquence. extérieur clôturé d'un bord de fosse. morsure matricielle. expulsion sacrée. déchet de l'oubli. désert détroussé. friche dépouillée d'attributs. ni herbe ni désignations crédibles. terre fendue de fers et de rouilles. rébellion franchissable.
Tu t'interposes entre lui et la lettre. Tu ne veux pas être effacé. Et la lecture de son nom est à ce prix.
mort inexpiable des morts. il faut infiniment répéter l'épisode impossible. c'est où nous sommes.
Le premier souffle de la première lettre de la première parole a déjà condamné la parole. Jouis sans le dire de la parole coupée. Une seule fois.
crissement d'écailles. copeaux du jour. bête de corps qui se retourne sur une civière de bois pourrissant. un autre départ. une autre configuration des cendres. une autre inscription de poussière. peaux nues et murs écrits. certaines désignations savent ramper vers le vide.
Et pourquoi dieu qui peut tout penser, ce qui se pense et ce qui ne se pense pas, ne penserait-il pas la question de son être? Il le fait, nécessairement, car il pense tout, actuellement, effectivement. C'est alors que tu crois chercher et douter.
manne nourricière. le temps descend ici en pluie miraculeuse. copeaux d'être tombés d'un désastre. la destruction est sûre. désirons la destruction.
On le cherche dans le manque dont il est le donateur. Vois en ce manque l'empreinte du dieu manquant. Ou bien la trace explicite de ta propre chute en toi.
momie ployée en chien de fusil. créature couchée dans sa propre peau. pays de rognures et de charpies. voyage systématique. scorie des étendues abandonnées dans leur cendre. chaque pas dénude son propre vestige.
La pensée ne te livrera pas la réalité de dieu, comme une femelle expulse son fruit. C'est en dieu que la gestation de la pensée se perpétue. Quand ce sera fini, tu ne penseras pas, et tout se passera comme si rien ne s'était jamais pensé.
glaire crépusculaire. serpent solaire lové dans l'ombre. menace fœtale entre ciel et terre. lire ça comme des figures du sang qui est ici. rejeter la promesse. lendemain assassiné.
Nous ne pensons pas l'homme. En voulant penser l'homme nous pensons un dieu mal pensé.
moignons d'homme infiniment sauvegardés. la butte aux morts recrache des pierres brûlées comme une sorte d'allusion.
Celui qui se prévaut d'avoir pensé ce qu'est dieu fait état d'un dieu terrassé, piétiné à mort, accablé de paroles et qui lui ressemble. Il l'a pensé cependant. De dieu, il a de nouveau accompli la chute et la Passion.
tranchant des caillasses sous les talons. la peau retrouve son double ouvert. sol de pierre cassée météorites éclatés d'un lieu infini. spores de pureté toujours possible. temps sans fracture avant le premier pas.
Nous croyons faire un pas vers dieu, en y pensant, mais c'est lui qui nous approche. Et de nouveau il nous insuffle une haleine de vie, plus légère que le plus léger baiser que l'on puisse concevoir. Ce sont nos mots, mieux, la plaie ouverte qu'ils comportent, que nous ne saurons pas dire.
crapaud lunaire aplati. front d'homme. lueur d'os. mensuration de l'écart entre le recul et la disparition. point d'appui. copeau de temps. durée du monde qui existe.
Le jour dont tu jouis n'est que l'obreption de la mort. Tu existes cependant. Le temps qui t'échoit est le fruit d'une blessure infligée à l'éternité. Blessure qu'en parlant tu réitères.
avancer paisiblement sous la sauvegarde d'une butée d'os. les représentations de ça se disent multiplement. la chair du corps présent est l'utérus portant son mort. la chair du corps présent excrète son vieux double mille fois franchi. les pas demeurent innombrables.
Dieu est parti depuis longtemps. Il est ton compagnon de route. En le cherchant tu l'entraînes dans ta propre pérégrinité.
lait de momie. à travers le mur troué coruscation lunaire et ronces. lieu bon pour compter les brindilles de présence. racines fossiles vers un vide crématoire.
Il fut dit que penser dieu était plus et au-delà de ce que peut contenir la pensée humaine. Mais ce n'est certainement pas la pensée qui mesure son propre gabarit. Ce n'est pas la pensée qui jauge son propre échec. Quelque chose qui ne se pense pas transforme en sauvegarde le néant de la pensée.
absence pointée par l'intersection de toutes ses parois. dans l'ombre du corps néant obscurci. graine à éclore dans la chambre de germination. préservons l'ombre. préservons les parois. piétinons le néant.
Quand tu te penses tu n'es plus celui que tu penses, tu n'es plus celui qui te pense, car le temps est passé. Quand tu penses dieu, il se peut que tu le penses, mais tu ne peux pas le savoir car en le pensant tu ajoutes à son concept la temporalité humaine qui déjà t'a empêché de te penser toi-même. C'est le même empêchement.
flaque de chaux au sol. le lieu du départ se corrode ou sa nuit masquée dans la crevasse de lumière lunaire. balises funéraires disséminées partout nonobstant notre savante absence.
Nous aussi nous sommes pour nous-mêmes notre propre occultation. Le pire aussi est devant nous comme une porte fermée. Nous n'irons pas voir ni ce qui se pense ni ce qui ne se pense pas. Nous n'irons pas voir l'inexistence de dieu.
le futur nous barre la route et nous restitue au pas fondateur qui est le père de tous les pas. le déplacement est une réminiscence.
Ce que l'on dit a un goût de chair. Pour dire ce que l'on veut il faudrait que la parole arrive avant la chair, mais pas de beaucoup.
cristaux d'incendie. espace crématoire. odeur fossile. la peau se colle à ça et travaille. contact et déchiffrement. cendre de signes définitivement relus. capture des disjonctions mouches fugaces autour des plaies. peau de monde planète intercalaire.
Sa parole est toute entière accaparée par l'énoncé de ta misère. Ta parole, qui dit la finitude, ne peut plus dire l'infini. Devient éternel et détenteur d'une parole éternelle. Celle qui ne commence pas.
transfuges de l'anéantissement. assourdis d'un cri terminal audible et dénié. nichés au cœur de l'attroupement avec les autres fuyards de la fin. chaque souffle est un soupçon portant sur un désastre lointain. la peau vivante manifeste la trahison. durer où nous sommes. traîtrise souveraine.
Entre toi et dieu ton nom inachevé. Quand il aura fini de te désigner, tu ne seras plus, tu ne parleras plus. Essaie de dire toi même ton nom et tu auras désigné dieu. Il est l'envers de ton nom de vivant.
station debout sur la place d'appel. colonie séminale des empreintes. grouillement des rejetons d'un pas fixe écrasé sous les pas. nullité perceptible du pas qui succède à la chute. essaimage d'un vide prédateur.
Il est très difficile de ne pas dire dieu. Le référent de cette incapacité de taire est la totalité de tes échecs et de tes annulations. Or, cela existe.
le temps est plein. le temps est plein de vie et de mort. à chaque instant d' ici répond un instant mort on ne sait où. sous nos pieds qui déambulent. à la nuque percée. à la fosse des morts qui déchire la ligne d'horizon.
Tu échoues à le dire parce que tu n'es plus toi quant tu essaies de le dire. Tu n'es plus que le support d'une constante prophétie. Tu prédis la résurrection.
parapet de terre pétri de chiffons et de boue. fixité de l'œil par dessus le rebord d'une plaie ciliaire. quelque proie viendra s'y abîmer qui aura forme d'homme et visage d'homme. ombilic du temps grossièrement façonné.
Garde tels quels tes propos mal tissés. Ils sont les lambeaux de la chrysalide déchirée à travers laquelle tu accèdes à l'infini. La parole de ça est une lacération qui ne se recolle pas.
toute paroi se transforme en passage. rebord du pas inscrit et écrasé. le chemin ne se laisse pas franchir. dragon somnolent le voyage tourne la tête en arrière et lentement se dévore.