jeudi 31 janvier 2013

Arguments - 2 - L'homme - 2 - Rencontre (2)


Malgré l'extrême proximité et malgré l'absence d'occultation, nous ne sommes jamais l'objet de notre propre savoir. Sauf à l'occasion de chacune de nos morts. Voilà pourquoi certains d'entre nous meurent beaucoup.
retour au corps. faire parler la fin. ne pas boire l'eau du sursis. mordre l'apaisement. prendre le temps de savoir.
Tout chemin est frayé pour la deuxième fois, même celui qui provient de la naissance. L'échec est une image.
dégât végétal de la place d'appel. déperdition endurée par l'oubli. souffle ébréché fidèle au doute. colmater où l'on peut le creux des inscriptions résurgentes. ruissellement de noms sous les tumulus d'ordure. ravinement du mutisme. désignations larvaires déterrées.
C'est une fable qui nous meut. Nous ne frayons pas des chemins vierges, nous suivons à la trace ce que nous aurions pu avoir été.
sillages de poussière où sont les nôtres. laisser traîner l'ébauche d'un récit avorté. parcourir ce qu'on est.
L'expulsion est multiple. La source et l'aboutissement s’entre-tuent. La transition est notre monde et nous n'y habiterons pas. Essayez seulement de désigner les choses.
inventaire des choses. la désignation des lacunes complique l'opération. entre une pierre à goudron et un crampon de fer fiché en terre. entre un tronçon de pneu et une ortie mutilée. le nombre respire. il y a toujours quelque chose à dire.
Le lien de nous aux choses est la perte réciproque. Et nous partageons avec les choses le lieu vide qui en résulte, où les choses viennent boire leur être et où nous nous recouvrons.
pyramide de déchets bariolés. plastiques et chiffons polychromes. partageons la détresse des choses sans nom commises à nous nommer.

mardi 29 janvier 2013

Arguments - 2 - L'homme - 2- Rencontre - 1


Penser l'interruption de la pensée c'est le point où la pensée achoppe parce que cela se pense. La pensée nous empêche de penser, elle se pense d'autorité, et même pour la penser on ne peut pas l'interrompre. Grâce à quoi cela a pu commencer en se prémunissant contre un commencement autre que la pensée elle-même.
épitaphe mutilée. coruscation confuse devant les lettres sculptées. le monde fait retour autour des noms. sables de feu mémoire des choses qu'il faut dire. pierre par pierre plaie présente.
Nous ne perdons que ce que nous savons avoir perdu et en ce savoir ce que nous perdons resurgit. Nous ne perdons que ce que nous pouvons recouvrer. Ce savoir est l'ange tutélaire maladroit qui nous spolie de la perte et perpétue la douleur.
géniteurs boiteux du pays sous jacent. architectes du pas perdu. ordonnateurs du déchet. un seul élan tronqué. monde entier dehors en une seule fois.
Soumis à la corrosion des poussières nominales, devenus figures érosives sous la percussion des mots, il reste en nous très peu de roche. Bonne pierre conceptuelle offerte au choc d'un dernier ressac.
feu mental. l'os et ses signes s'accolent. constat très fort comme une plaie aux yeux. recel du savoir douleur fermée. la bête solaire lèche la face jusqu'à l'os. désastre intelligible mis à nu.
Ce que nous savons de nous meurt en nous. Ce que l'autre sait de nous meurt en nous. Cette précarité nous éloigne de nous et nous ramène au lieu où nous sommes.
vent inerte. face lambeau d'affiche racornie. se borner à l'envers et savoir.
Se battre, se maltraiter, se supplicier pour faire parler tout ça, que nous sommes, et remuer le grand recel de discours que cela constitue. Mais il n'apparaît jamais qu'un discours déjà connu dont on ne peut savoir s'il existait déjà ou non. On puise dans ce qui est. Le discours est fini.
chair d'autre. mot confisqué. corolle de plaie verbale. frapper le sang frapper l'opacité du sang venue à la rescousse. les coups déchiffrent un savoir disséqué.

samedi 26 janvier 2013

Arguments - 2- L'homme - 1 - L'accueil (fin)


Toujours ici. Malgré le décompte rien ne compte. Malgré le nombre rien ne fait nombre. Tout peut advenir sans terme si le totaliseur préserve de bout en bout son propre vide matriciel.

les plis de terre étalent entièrement le nombre et son engeance. chiffre clair. libre décompte des choses. astre arithmétique multiplié en fragments et schémas. tessons et rouilles. quelques tiges d'herbe préservées du feu.

Ni pas, ni souffle, rien ne passe. Nous n'allons pas au-delà. Non pas par carence, ni par interdit, mais par surabondance, parce que tout est au-delà d'un moment zéro irrévocable. En ce sens, mécanique et réel, il n'y a que transcendance.

itinéraire de l'expulsion. traversée rétrograde. chaque pas qui meurt ensemence le vide. tout est frayé.

Réfléchis. Incident dérisoire apparu dans l'absolu, nul sens n'existerait s'il n'y avait pas ça, toi, ta vie tout court, lettre inscrite de force au milieu de l'éternité virtuelle du sens et de la raison. Frêle artefact, nécessaire malgré tout. Même oblitéré, cela n'aura pas été rien.

tracé d'ongle sur la chaux. manifestation des différences. signe d'ombre mordu par le vide crématoire du mur. fente nominale dans le retrait absolu des assertions.

En allant au-delà nous spolions le lieu de sa primitivité. Nous nous évertuons ensuite à recouvrer ce que de ce fait nous avons perdu. Odeurs de terre, principalement odeur de sexe.

disparaître et se saisir sous forme d'ombre tailladée au mur. séjour sans bord.

On ne saurait mesurer l'immensité de ce silence articulé que constituent les choses. Pour l'autre silence, amorphe et pour ainsi dire sans voix, il est depuis le début trop tard. Les choses élaborent le sens. C'est là que réside l'humanité des humains.

travaux de bouche drain verbal dans les muqueuses. empoisonnement des notions parasites. toxique grammatical instillé dans la réticence à dire.

Le monde reçoit de nous un nom unique, borne conceptuelle illimitée, riche en métamorphoses locales qui assurent sa survie et qui transforment la fin en genèse intérieure, quelquefois maudite. L'intelligibilité du monde survit par essaimage.

dans toutes nos décharges il n'y a qu'un seul déchet. horizon de boue germinale. prolifération du bord vers un centre défaillant. l'illimité se terre.

Nous ne sommes pas ici, nous nous pressons frontalement contre le bord du lieu. Nous épousons sans cesse l'au-delà du terme, chemin ou parole. nous le harcelons d'un accouplement stérile. Cette saillie inutile est notre position.

jonction mortifiée. épousailles par la strie. boue sillonnée de vide. fissure cartographique. franchir mutile le savoir. connaissance inutile. semailles des noms coupés.

En les frayant, nous annulons les chemins. Nous en expurgeons le monde de ce qui le sépare de lui-même. Nous lui fournissons une rationalité mécanique, en réduisant peu à peu l'écart factice qui l'écartèle. Nous sommes la jonction, ce qui abouche tout commencement et tout aboutissement, vers l'identité initiale.

errance à un seul chemin. reste du saccage cartographique commis avant le monde.

Comme un reflux sur le sable notre retrait oint le monde. Une présence s'y attarde dont il serait dépourvu sans notre disparition. C'est par ce moyen que l'humain donne lieu au monde qui donne lieu à l'humain.

dans la vase de chaux quelques impuretés. paille noire écrite après le massacre des paroles. voie ouverte à la décomposition du silence.

Se chercher dans le monde est toujours se chercher dans le monde où l'on n'est pas. Et de s'y retrouver en abolit la virginité et par conséquent nous n'y serons jamais. Notre apparition est une nuée de sauterelles. Nous sommes un fléau bienfaisant. Prédateurs de l'impossible nous mangeons l'outre monde.

nous sommes où ça dit que nous sommes. déchéance péremptoire du lieu. sabotage du départ et destruction de l'arrivée. nous sommes ce qu'il faut.

jeudi 24 janvier 2013

Arguments 2 - L'homme - 1 - L'accueil (suite)


La parole peut mourir en une seule fois. Mais s'il y a deux silence consécutifs, il n'y aura plus de parole, ni de sens. Avec ou sans parole le sens est une perturbation fondamentale et permanente de la tentation du silence. On ne dit rien de plus.

dents sciées par du vent. stylet précis et lettre bien inscrite dans un désert en transit. spasme d'air gorge brisée par son silence de pierre sombre.

Si quelqu'un pouvait partir sans cesse dans toutes les directions jusqu'à l'épuisement des départs possibles le monde serait un séjour clos et sans possibilité de départ. Ceci est pour chacun de nous une virtualité tenace et impérative, et de ce fait le monde est un seul lieu. Habiter est un long travail.

lointain accablé de chemins. horizon mutilé. un peu de sang sur la dalle. pierre de copulation pour rebâtir l'ancrage.

Nous compter engendre l'absence. Chaque nombre du décompte est fini et tous les nombres du décompte sont en nombre fini. On découvre ainsi de quoi on provient. De quel décompte nul, de quelle violence faite au nombre.

présence creuse. moulage de brume jaune qui blesse l'annonce du nombre et des figures. répétition articulée de l'indistinction des faces. une terre une absence. creux du chiffre écriture de boue ouverte.

Partis du monde nous sommes encore dans le monde. Mai, tout en l'expérimentant, nous méconnaîtrons toujours la nullité des mondes qui ne sont pas le monde. C'est ainsi que nous séjournons.

oubli corps mort. déversoir de temps passible. rien ne retient l'incessant retour du monde.

Nous ne supportons pas seulement le mal, nous marchons à l'intérieur du mal comme dans la vibration d'un vieil écho ou dans une pestilence remémorée. Comme une mer morte indécelable l'horreur s'ouvre devant nos pas. Nous ne nous retournons pas pour regarder ceux qui sombrent.

plaine d'argile mémorial décrépit. tumulus arasé par la ténacité des témoins. l'opiniâtreté des regards accable chaque saillie. touffes d'herbes en sursis. déni mal éradiqué. souffle érosif. la respirations des hommes use le monument de glaise et d'ossements. ainsi demeure-t-on dans le pays.

Ce qui nous contre nous fait. Nous devenons de ce fait le plus péremptoire de nos propres opposants.

acquiescement érosif des murailles. passe forcée. écroulements rédempteurs. tout ce qui est sert de gué.

Nous croyons affronter le temps alors que le temps nous traque et nous encercle. Le temps ne se laisse jamais. Le fait que nous existons provient de ses échecs, ou de sa politesse.

course annulaire de l'ombre. jour noué. lettre de chiffons et de ronces. remous de traces dans la cendre. industrie froide d'un système cadastral. grouillement de directions dans la poussière du pays. contact frontal. intelligibilité du rebut.

Cette absence ultime de trace et de présence qui se tient prête ici, sous nous, autour de nous, est un don perpétuel d'espace vierge, de page blanche, qui rend du sens et de la validité aux moindres de nos frémissements vitaux. Nous devons en faire l'éloge et la sauvegarder.

aussitôt vécu aussitôt annulé. tout est révolu. le remous dans la vase est un commentaire désabusé.

Le manque est exactement ici, depuis toujours et pour toujours. Symbiose mécanique, il naît avec nous et il survit avec nous. Garant du vide inaugural, perpétuation du pas fondateur à partir duquel nous existons, et que par conséquent nous n'avons pas accompli. Mais de ce fait nous sommes où nous ne sommes pas, et nous ne sommes jamais ailleurs.

tache illisible les bords du trou et leur ombre. rupture topographique. lieu fixe. ponctuation de boue. notion naissante. création du reste et de l'enchevêtrement des noms extérieurs. le doute a son siège. pays piétiné.

Tu n'es pas ce que tu es, tu ne le seras jamais, tu ne l'auras pas été. Blessé en par tant d'échec, considère que cela n'est rien, à côté du fait que tu es, et qu'ainsi tu as détourné le destin, tu as mis en échec tout un ordre du monde, une séquence des choses et des faits depuis toujours agencée en fonction de ton inexistence. Et cela est définitif. Tu es une parole en plus dans le texte de l'éternité, et quelquefois tu l'exprimes, tant bien que mal.

un désert s'encercle de son propre rebut. le vide durcit. l'absence croît sous le sceau du secret. effraction tardive tout commence.





mardi 22 janvier 2013

Arguments - 2 - L'homme - 1 - L'accueil (à suivre)


La lecture des signes est un signe et toute compréhension est fragmentée. Nous sommes nous mêmes signe et lecture, et l'intelligibilité du monde provient de ses limites. De cette façon tout s'enferme dans la sphère du sens. Cela est notre unique liberté, nous l'exerçons en existant.

cruches d'argile brisées crêtes de terre dans la terre. ossature du monde. tessons de potier dans la glaise sèche. nombre du feu et de la redite du feu. transformations discontinues. terre simplifiée en chiffre. pur axiome artisanal.

La fin nous accable, le commencement nous déporte. En quelque sorte nous sommes porteurs du terme et de l'origine. Nous sommes la chair de cette fraternité critique. Nous sommes l'écart et la jonction, la disjonction et la rencontre des deux extrémités du temps. La douleur d'exister est un enfantement.

le sol de vase se brise pour anticiper l'accueil. la terre se vide pour la germination du retour. guenilles incendiées. il faut sauver le désert. il faut outrager la séparation.

Chacun est tout l'humain par pacte et par délégation. Cette investiture est un acte qui n'émane de personne, et pourtant, chacun n'étant pas suffisamment l'autre pour s'en prévaloir, chacun l'est suffisamment pour en être requis. Transiter par l'inhumain permet de remanier les clauses du contrat. On sera humain par simple opposition et, grâce aux choses, chacun peut s'authentifier humain de son propre fait.

héritiers légitimes des parois du temps. murs mitraillées et objets maniables. gisements de mortier. brique cassée. chevilles de fer. ciments simples. arpentage paisible des ruines. arithmétique première caillou par caillou révision de la fin.

Toute naissance est précaire et il faut recommencer. Ainsi la naissance devient-elle le modèle auquel tous nos actes se soumettent. Nous produisons des naissances, et des choses naissantes, et des choses de naissance qui ne tardent pas à leur tour à produire des naissances. On n'en voit pas la fin. Tout s'achève en fondation, et le monde est le mémorial des naissances révolues.

bâtir avec les décombres à venir. ruines virtuelles bonnes à habiter. retourner la fatalité cul par dessus tête. ne pas démolir.

Il existe une méthode pour valider sa propre existence. Rejeter voire détruire les outils proposés sans cesse pour la reconstruire ou pour la terminer. Car le cours de la vie est un dépotoir de reconstructions avortées, un ex-voto calamiteux aux pieds de l'icône consacrée qu'en fin de compte nous serons devenus.

naissance désavouée. recueil de preuves dures. tessons d'argile. repères de glaise raffermie au feu. désastre récursif. pays numérique qui s'étend.

Tout ce que par méconnaissance nous retranchons du monde dont nous sommes le centre et la source réapparaît sous forme de matériau proposé à la contrainte de créer. La privation en ce sens est l'outil du renouveau et l'unique fabrique de la résurrection. Il ne faut pas craindre la mutilation du monde. Il suffit de bien la pratiquer.

arrêter tout et créer le monde. feu de brindilles pour la résurrection des cendres. tout fait retour.

Notre chemin est la trace prise à rebours de tous nos égarements. Il n'y a pas d'autre chemin. Il n'y a pas d'autre monde. C'est de là que nous partons.

foulées de poussière la croûte de terre sèche s'effondre. la percussion des traces disperse les traces. sol de brèches. capsule matricielle. ombre des prophéties. le doute mord la terre.

Ceci est indubitable. Nous ne sommes que là où nous sommes, et ce lieu, espace ou temps, est quelque chose que nous faisons. C'est une action qui doit s'accomplir, avant de passer outre. Mais nous n'existons que durant cette action. L'interdiction de passer outre nous cloue au sol, et nous astreint à une interminable initialité. Nous en obtenons la possession plénière de la région de l'être où tout commence.

l'ombre du poteau décrit toujours le même cercle et parcourt chaque jour le même territoire. le décompte s'achève à chaque cycle. ni herbe ni poussière rien ne sera oublié.

Songeons à ce que l'on a entendu, compris, retenu, remémoré, restitué de tout ce que nous avons dit, manifesté, montré au sujet de nous mêmes. Cela n'a rien à voir avec nous, et c'est là tout ce que nous aurons été. Car ce êtres-là existent, ils proviennent de nous autant que ce que nous sommes véritablement. Nous ne saurons jamais ce que nous avons été. Exister c'est autre chose.

migration de bouches trou du monde. destruction salivaire du désir de passer outre. sédiment sec des assertions. cracher dans la poussière. exprimer l'oubli et aller au-delà.

Dans les prairies du monde nous aimons les fleurs noires. Nous paissons nos défaillances, nous ruminons nos manques. De tant de vide ingurgité nous aurons un jour dans le ventre le lait inaugural d'une sorte d'aube immortelle et nourricière.

sol partout légitime. ni poussières ni restes. ni cendres ni ossements. le déchet du monde est le monde. mamelle inférieure du temps le néant s'épuise.


lundi 21 janvier 2013

Arguments - 1 - Dieu - 14 - Théogonies



Il y aura une fin. Et alors, en qualité de dieu, j'aurai mangé le monde et la totalité de ses ombres, et tous ses spectres jusqu'au dernier. Il n'en demeurera que mon éructation.

la lettre durcit. glaise aux dents. motte de terre dans les bouches paysage intérieur d'argile et de racines. rudiments de vie mal tronçonnés. il y a lieu d'annoncer la poursuite des choses.

Tant que je suis là, le monde se restreint à ce qui apparaît en moi et pour moi. Le monde créé par dieu doit attendre. Mais je saurai partir sans me retourner et c'est comme si cela n'avait jamais existé.

monde ressuscité. nous engendrons les choses en mourant. mourir est plus fort que nous.

Je regarde tout à travers les trous orbiculaires de ma momie à venir. Ce corps est un artefact destiné à envahir le territoire des autres et à voir face à face l'œuvre de dieu, devenu identique à ce qui se montre à moi.

chiffre écrit dans le revers de l'os. nous voici parvenus à la véritable frontière du monde. regard fixé sur son empreinte simulée au flanc des buttes de boue et sur des murs à ronces vertes au-dessus d'une ombre vite lue.

Mon volte face crée la déréliction du monde, et ma cécité est un toxique mortel pour la grande pouillerie de ses hôtes finis. Apocalypse triviale sans cesse recommencée.

chemin mangé aux ronces. repli furtif dans le revers du corps. ne pas avancer suffit.

En toute douleur rôde la mort. Dans la douleur j'abandonne le monde, je détourne le regard, je le laisse s'abîmer dans sa propre nullité. Avec dans les entrailles l'insoutenable tentation de le faire réapparaître.

chambre blanche sous une ombre d'homme. cabinet d'asepsie. percussion d'abattoir logique cheval mort. pensée percée d'un trou. douleur au milieu du front. drain mental. égout omniscient.

Je suis nécessairement celui qui cherche le dieu qu'il est lui même, et le seul à le chercher. Je suis l'unique dépositaire de la conviction fondée de l'avoir perdu, d'en subir la privation essentielle, car ce néant est le centre du monde et de moi.

mouche solaire ciel mangé. penser discrètement. contourner le coupe-gorge mental. enjamber la putréfaction du savoir. aller droit.

Par position, étant moi, contrairement à tous les autres, je suis unique et extrinsèque au monde autant qu'un dieu. Quoi qu'il en soit, cette position engendre la supposition d'un dieu en moi, infiniment plus grand que moi, que je hante, que je parasite comme un pou, comme un ver prédateur, comme un rat de tombeau.

les poings sur les yeux ou rien. calme crématoire pendant que la durée grandit. chancre blanc. temps dans les yeux ouverts. voir tout. ignorer l'image de l'homme sur le mur clairement déchiquetée.

Je suis celui qui fait disparaître le monde, car nul ne verra jamais le monde que je vois. Sorte de cataclysme final, d'apocalypse accomplie qui frappe toutes les choses, même infimes, même dérisoires. Car toute chose crie la gloire de ce dieu de circonstance, qui fait que les choses soient et que les choses ne soient pas.

fut d'acide crevé au milieu des choses. toutes les matières rongées d'une existence d'homme. dans le dégât du monde notre image apparaît. le seul miroir juste et incapable de tuer.

Il y a cependant une frontière entre moi et le reste. Entre moi, noyau de ce qui est et de ce qui se dit, et le reste du monde qui en est privé. Cette frontière est mon corps, et l'ombre que mon corps projette sur moi. Qui m'arrache mon corps libère un dieu.

le souhait de franchir décline. paysage caronculaire sur le pourtour des yeux. refus de signifier. perpétuer les orties les plus proches. les ronces les plus proches. les premiers lichens sur les premières aspérités de la pierre.

En envahissant mon esprit autrui disparaît, tant il est vrai que je suis le lieu où l'autre par définition n'est pas, sauf à s'être transformé en chose dans mon esprit. De n'être pas en moi vous préserve et sans cet écart vous ne seriez plus. C'est mot pour mot ce que dieu aurait dit. Nous sommes nécessaires.

bord mal franchi. orbites d'os apparition de la terre. crête de boue dressée autour du terrier. le monde est un accident liminaire.

Dès le premier mot articulé j'ai retranché quelque chose au savoir sans bornes qui m'emplissait au départ comme une virtualité absolue. Si on avait su y puiser directement on saurait dire tout ce qui peut se dire. Mais l'autre ne demande et ne comprend que les paroles qui lui appartiennent déjà.

recueil des défauts du monde. peuple des plis et réseau des parois de fosse. intersection de crevasses sur le dernier pli labial. mot de morsures dans la sauvegarde d'un bord. bouche mal incorporée.

Je suis la convergence et la divergence, le rassemblement et la dispersion, je suis l'autel des offrandes. Des noms, des mots, des regards, des frôlements qui viennent sur moi comme sur une surface consacrée. Lieu du grand sacrilège final.

prurits et brûlures. ombres et éblouissements. nous sommes un peu plus que ce que nous sommes. nous rongeons les bords alimentaires de cet excès.

Il y a deux choses. Moi et le sol où je siège. Sous moi, devant moi et autour de moi. Et suivant le hasard de mes déplacements, de proche en proche, tout ce qui existe. Ma juridiction est l'univers.

traversée des enclaves. le vide de la terre renaît sous chaque meurtrissure. foulées fécondes. grouillement de déserts circonscrits. grande cueillette dans la fracture du cailloutis intercalaire. itinéraire dissocié répétition du défaut. nervure vide pour dessiner le pays. rebut cartographique.

Le grand malaise du monde à m'inclure, moi qui suis en plus du monde et de tout ce qui s'y trouve, ressemble à la grand inquiétude mystique qui trouble les humains, les choses, les lieux, le ciel et les étoiles.

racine fonctionnelle. le plus infime lieu ici sous le poids du corps. ni séjour ni départ. lien de jouissance exposé à l'outrage.

Par l'éloge, par l'indifférence, par l'injure, nous pénétrons dans l'autre, nous fouillons et nous saccageons, comme pour y retrouver le dieu vivant qu'il recèle, et qui nous fait défaut. Un démon ferait l'affaire. Même un démon mineur. À défaut, une absence.

genoux ouverts et un prurit d'os nu. jonction prédite. chair et limon durci. un monde anonyme germe dans le lieu des prophéties. signe sale de sang noir et de peau éclatée. incrustation des sables annonciateurs. on sera quelque part.

Je suis ce qui s'interpose entre le monde et son inexistence. Ce qui m'anéantit anéantit le monde. C'est la version mécanique de la Création continue, libre et arbitraire. Les dieux sont au-dessus des causes et des raisons.

la terre vient à nous. mais nous sommes ou la terre ou le rempart qui l'arrête. le monde est une migration interrompue.

Dans le monde que je vois, je vois que je manque. Je vous engendre alors à mon image, et le manque en devient divers et innombrable. Sinon je ne pourrais pas vous concevoir.

la chute fait signe. front ouvert sur la pierre. le savoir approche. bords d'une plaie pour prolonger l'attente. remuement ténu d'un cloporte abîmé.

Je détiens un monde, que je voudrais pouvoir restituer. Mais si je rends le monde aux humains qui s'y trouvent, de ce fait même je m'anéantis. C'est ce qui arrive à dieu chaque jour, et cela me sert de leçon.

nous régurgitons la terre. mais pas suffisamment pour apaiser sa faim.

Ce n'est certes pas à moi qu'ils aspirent, ce n'est pas ma présence ce qu'ils convoitent. Contrairement à dieu, je suis sans illusion. Ils aspirent à la possession de l'espace que j'occupe, magnifié, immonde, sublime et médiocre.

forme de terre résurrection de la motte maxillaire. régurgitation d'une cavité ancienne. mot de fosse. dents parées pour la dissection de l'excès.

Tout bien considéré ce sont des choses du monde qui font que je sois. Je citerai la chair, le sang, l'air, l'eau, les aliments. Si cela cesse d'exister je cesse d'exister. En dehors de cela je suis éternel.

nous apportons la peste et le temps. nous sommes la maladie mortelle du monde. le monde sait mourir et le démontre sans rétorsion ni rancune.

Je suis la seule et unique entrave à l'épanouissement de ma divinité. Les choses secondaires, les sédiments de vie, les rebuts et les artefacts encombrent l'espace de mon omniscience, de mon ubiquité, de ma toute puissance. Ceci est strictement indéniable, car hors de portée du déni, et ne démontre rien.

houle sèche la boue durcie ralentit la disparition. durée portée en terre. pontage titubant d'une faille à l'autre. sol confus protégé contre son envers intelligible.
Ce que je ne conçois pas ou bien n'existe pas, ou bien c'est ma propre pensée en acte, que je n'ai plus à penser. Consubstantiel à ce que je ne pense pas, si cela est quelque chose, je suis identique à la pensée et à ce qui se pense. Ma stricte finitude est mon immanence au monde.

chaque chose est une pensée complète dans l'impensable amoncellement des choses du dépotoir. menus déchets organiques et tortillons de métal. tous les concepts possibles écrasés d'un coup de talon.

Tout ce qui arrive émane de la volonté divine et est manifeste depuis toujours dans la conscience divine. Tout ce qui arrive converge vers moi et vient se manifester en moi. Je suis par conséquent un dieu inversé. Dieu tout de même, à cette différence mécanique près.

épieu attentif au front la douleur du monde nous tâte. savoir prélevé jusqu'à l'os. la texture de la pierre se complique.

La création limite dieu car avec elle apparaît ce qui est différent de dieu. La disparition de dieu correspondrait à une création absolue où le créé serait tout, et ce tout se confondrait avec le créateur. Il en va de même pour toutes mes disparitions partielles, qui libèrent à chaque fois une parcelle de la réalité du monde. Ma disparition complète déterminera le déploiement de la totalité de ce qui existe. Il n'y aura plus de différence entre l'univers et moi.

le protocole est clair. d'un pas mutiler le monde. tenir ensuite les propos de l'éloge. produire les mots de la réparation. faire un pas est à ce prix.

Ma précarité même est l'instrument de votre élévation. Quiconque me tue, au propre ou au figuré, est comme le dieu qui donne la vie et qui retire la vie. Mais on ne puise la divinité que là où elle existe.

griffure évasive sur une peau portant partout le même nom. cependant sillon ventral et silence raviné. le corps s'apprête où il peut au retournement surface par surface.

Je ne suis pas du monde. Le monde ne fait que transiter en moi. Aliments, excréments, sécrétions, mais également le souffle, le sang, la parole. Ma nullité absolue demeure intacte. C'est une éternité. Celle que dieu requiert.

honte ou douleur nous exposent. le monde veut nous montrer. mais nous savons casser notre propre apparition. évidence enterrée dans la poussière comme les déjections des autres bêtes.

Je ne l'ai pourtant pas inventé, ce cercle infranchissable autour de ce que je suis. Vous le tracez vous-mêmes. Comme autour d'un être immonde, d'un être ineffable, d'un être hors de portée, situé au-delà de la pensée humaine. Cette restriction me prouve.

fécondité sanieuse les corps donnent à voir les matières de leur transformation future. la peau déchiffre ses propres versions successives. il manque seulement la dévoration terminale de tout.

Héros imperceptible d'une espèce d'épopée, démiurge d'une Genèse improbable. En passant d'une seconde à l'autre je terrasse la mort, le néant, la disparition de toutes les choses et de toutes les créatures. Autant qu'un dieu plus fort que le créateur primordial, qui fait subsister ce qui existe, et sans l'action duquel rien ne sera plus.

temps prédateur. corps vivant dans le jour comme dans la gueule d'une bête assoupie. respiration carnassière insufflée dans les narines. respirer à contre temps. fuir à contre temps.

La connaissance de dieu se quête auprès de dieu. Mais nous n'entendons pas sa réponse. Ni avant moi ni après moi nul ne saura jamais si je détiens ou non ce savoir sur dieu dont dieu nous prive. Ce que dieu scelle, je le scelle également, et il n'y a pas de différence entre mon secret et son secret.

résurrection des racines. vers d'orbite. terre palpébrale. signe fait du déchet des déductions. croûte fissurée des fosses. chemin sporadique de la dernière tentative mentale.

L'absolue ignorance, l'ignorance totale sans ombre et sans défaut mesure ce que mesure le savoir divin, l'omniscience qui englobe tout y compris elle-même, et qui ne sait pas qu'elle sait en raison de cette immanence. Or, de ce qui d'une manière ou d'une autre ne se passe pas en moi, je ne sais rien. Concluez.

comprendre le monde. créer tout jusqu'à la dernière poussière du dernier déchet. traverser la décharge. simuler le savoir.

samedi 19 janvier 2013

Arguments - 1 - Dieu - 13 - Le dévoilement (fin)



Dieu doit se circonscrire à ce que nous sommes sinon il n'est pas, pour nous, alors qu'il est celui qui ne peut pas ne pas être, à aucun point de vue. Dieu ne voit que ce qu'on lui montre. Dieu se voit précaire et rampant. Nous sommes la honte de dieu.
couché par terre progresser. envol ventral de la pierre de jonction. excrétion fondamentale. creux de plaie vomi par les bouches. invitation fervente à manger les distinctions. de la cendre au sillon hiatus baveux.
Je suis celui qui se révèle à soi inopinément, du fond de l'inconnu. Dieu essaye d'en faire autant, mais au terme du processus c'est encore moi qui apparaît.
on s'annonce et on se reçoit par contact direct. douleur ou jouissance ou rien ou presque rien. ici on parvient si on se heurte à soi. premier mur.
L'approche de dieu n'est pas le problème, mais si l'obstacle qui l'arrête. Car il tend à s'identifier aux mains qui le saisissent, aux pensées qui le représentent, aux prodiges qui le manifestent. Et de dieu même à proprement dire il ne reste rien.
moisissure verbale à la face des arbres. troncs nus dans l'eau de brume. dissolution des formes. marécage d'eaux simples.
Dieu et nous, nous buvons au même abreuvoir, nous nous désaltérons aux mêmes marigots. Il ne faut pas que dieu boive avant nous, et que nous trempions nos lèvres dans le flot où il a bu. Ce serait un sacrilège, et quand il s'agît de dieu, mieux vaut tuer qu'offenser.
ronce sèche au poteau. chair entortillée dans son axe. l'incapacité d'être ailleurs ouvre devant nous une mare de temps neutre où l'on s'abreuve. doute fertile ou page blanche.
Chaque propos mystique, affirmation ou négation, creuse dans notre chair un sillon définitif. L'ensemble de ces traits dessine en creux ce que nous sommes. Apposés sur du vide comme un cachet sur de la cire molle, nous dessinons la figure de dieu.
paupières rouges. le soleil dessine la grande plaie faciale. traverser l'os du front. pierre et feu écrit sur la pierre. empreinte d'une plaie lucide. aube réduite à sa cavité de chair. dissolution progressive de la cendre nocturne.
Il ne faut pas fuir dieu. La trajectoire de notre fuite est le tracé du chemin qui le ramène dans le monde, et il n'y a pour lui d'autre chemin, ni d'autre porte. Si nous ne l'avions pas fuit, il ne serait pas ici.
rien ne s'anéantit. pore à pore mémoire comble. ce qu'on traverse s'accumule. entassement sans fond et sans borne. tout ce que nous sommes avant le franchissement.
Notre pensée est un Éden en friche où l'arbre du savoir est mal en point, et c'est heureux. Car si le dieu qui s'y promène acquerrait le savoir sur lui-même et sur ses contradictions, il en serait expulsé avec pertes et fracas. Nous nous épuisons à lui dissimuler le danger mortel qui le guette, comme à un malade condamné que l'on épargne. Nous appelons cela notre ignorance.
craquèlement des vases sèches. crépis fendus et grandes gerces sur la terre. analogies fragmentées. fissure sur la peau du front. roncière vasculaire aux tempes. représentation du pays.
Il convient de naître très vite et en secret, car l'aigle divin plane et scrute, prêt à fondre. Naître sans dieu n'est donné qu'aux immortels et aux morts. C'est le destin commun.
partir est une pensée. conjecturons des voies d'issue. transformons le corps en chemin et la peau en frontière. rien ne restera derrière nous.
Dieu serait par conséquent l'envers exact de son propre concept, comme le dessous de la dalle inscrite en toutes lettres, propice aux cloportes érudits. Comme nos paupières, après tout, comme chacun de nos mots, même le plus terrestre et le plus innocent.
lait d'ombre et de moisissures. habitacle de carton et de tôle dans les plis du dépotoir. localisation interminable des interstices du lieu. rien ne s'épuise en sa propre forme. battement de paupières seul astre stable.
Père, mère, enfant, dieu placentaire lové dans les plis de son ventre fécond. Matrice nourricière de ses propres avortons, nous-mêmes et nos pensées pieuses, monstres repus de néant. Il faut naître et mourir.
nullité nourricière. on peut manger sa propre absence. on peu manger son propre anéantissement. sauterelles du néant et de la mort notre soubresaut local se perpétue.

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