jeudi 27 novembre 2014

La répétition 2

Rien qu'en bougeant un cil, en murmurant une ébauche de mot, nous violons l'au-delà. Le lieu où nous sommes est un territoire vierge. En mots, en actes, l'au-delà est à notre merci.


clivage ouvert. doute postulé à partir de la tranchée qui borde le champ d'herbes et de choses mortes. au delà des limites l'accusation s'étiole. miséricorde d'ornières pour trancher la continuité du vestige. l'autre sol commence ici.


À vouloir opérer la jonction avec soi même, il est nécessaire de se forger tout d'abord une identité reconnaissable. Par conséquent, la rencontre n'implique qu'une figure révolue et fabriquée à dessein, commise à nous représenter. Il est préférable de ne pas se retrouver.


abandon d'humains mêlé aux déblais du sol. charnier de paroles. tout territoire est suspect. champ de lucioles criblé de résurrections.


Il faut beaucoup s'abaisser en soi, descendre très bas dans l'échelle de sa propre configuration, aller plus bas que la bête, pour marcher sur son propre sol et comprendre le sens du chemin. Encore un peu plus bas et on atteindra à la lecture.


du vent souillé sur le mamelon tumoral du champ de fer et d'acides. tumulus de terre noire durcie et lisse sous l'usure d'un souffle bas. poteau de tir brûlé écharde centrale du monde. alvéole noire matrice du temps peuplée d'animaux précautionneux. araignées d'ombre l'interprétation tâtonne et s'incruste patte par patte.


De gré ou de force, sauf à ne pas remuer ne serait-ce qu'une simple paille de notre néant, nous sommes une sorte de moulin à prières qui agite consciencieusement le texte qui est en nous. Si on arrêtait, ne serait-ce qu'un instant infime, le sens se romprait et ne survivrait pas. Et tout ce qui se pense deviendrait tardif et révolu.


vent dans les détritus de papier. le jour et la nuit pages tournées. lecture dans l'intervalle. dans la décharge la crémation des lettres ne s'éteint jamais. le savoir est inépuisable.


Cela n'apparaît pas. Cannibalisme métaphysique, le mortel, l'incarné, mange son propre double transcendant, chu d'un échec à franchir, ou à penser le franchissement.


le vide subitement. morsure au ventre. un chien tracte le corps en reculant. l'effigie et l'oubli crèvent dans les mêmes mâchoires.


Le doute portant sur la fin, de soi, des humains, du monde, de l'univers, est toujours tardif et factice, et nous le savons. Mais c'est très productif. Il produit tout.


partir du charognard. se réincarner à rebours. provenir de la terre. disculper la pourriture.


Nous sommes sans parole devant la réalité strictement actuelle. Tout pays est un pays oublié, même celui qui se déploie devant nous, même celui qui nous colle à la peau. Il n'y a pas de retour.


champ anonyme. brèches du sol support saccagé d'un savoir tard venu. les goudrons et mâchefers récents reconstituent la clôture.


Rigoureusement considérée, la mort frappe très peu de choses de ce qui constitue notre existence. Un instant, une zone infime de notre biographie, rétrospectivement vouée à n'être rien pour nous, à devenir éternelle pour l'éternel, à partager le sort ontologique de ce qui ne disparaît pas.


apocalypse aux mains. corps recouvert de vestiges. débris de la peau et de l'esprit. matériaux de fortune. habitacle pour après le temps. décombres de la fin et du début.


Le mal existe, la mort existe. On ne peut pas survivre au fait d'avoir su. Cela s'insère en nous, concrétion noire, toxine, chair de cadavre. Il faut recourir à l'aube de barbarie qui est en nous, au souffle de folie qui dessille les yeux, au vent de guerre qui balaye le terrain, et chevaucher en hurlant.


fouet solaire sur le terrain de ronces. fête de crissements et de stridulations. craquements sourds du sol. nerf mis à nu rumeur de chardons blanchis. le feu se transforme en lettre diffuse. la cendre se perpétue.


Tout est donné. Quérir et créer requiert l'anticipation de l'objet, qui de ce fait nous parvient sous la forme de don. Nous sommes réduits à l'état de receveur par un donateur aveugle, obtus et implacable. Nous ne sommes rien.



labour et fondation aux os. entre le début du pas et la fin du pas s'éploie un pays factice. terre d'écrasement vérité du monde.


jeudi 13 novembre 2014

La répétition 1

Que le désir d'être ici se manifeste le rend ipso facto suspect. Truisme ontologique, mais également impossibilité. Rien ne dissout, rien n'affaiblit l'illusion de pouvoir en sortir. Il nous reste à désirer que cette illusion soit elle-même épargnée par l'illusion. Le possible n'est rien d'autre que le dépérissement du futur.


aube du rassemblement. projecteurs et silence. par le carreau de fenêtre noire souffle stérile empli de noms. insufflation de glace. unité de l'appel. dans la vase salivaire génération de créatures issues du souvenir d'un lieu lointain.


Toute progression requiert un sol. Nous nous produisons afin de pouvoir nous piétiner et nous franchir. Mais il arrive que le piétiné morde le talon du piétineur, et le cloue sur place. Il faut passer avant d'avoir pu.


animaux de paroi. tout est limite. cal d'être. peau d'inexistant. un pas en vaut un autre.


En creux et presque in absentia nous sommes la matrice abusive de notre propre effigie. Nous la produisons, nous l'incubons, nous nous efforçons d'en accoucher. Et à force de faire naître cette effigie factice nous ne saurons pas ce qui, de nous, est né véritablement et c'est heureux.


en réalité rien. fenêtre d'eau. reflet de figure humaine. verre apposé directement sur l'aube d'acier. génération de traces sur la chair imprégnée de jour naissant. le nom du temps est devant nous. code du jour qui meurt avant son heure. crapaud de route aplati sur le goudron.


Notre parole est strictement simultanée de la manifestation terminale de la chose dite. Dire échoue ou achève. Si nous parlons, nous disons la fin, irréversiblement. Ce que nous dirons toujours. Nous ne dirons rien d'autre.


dernières écumes aux commissures du jour. l'aube oublie l'achèvement du temps. on dira encore quelques mots.


Ce qui apparaît procède de notre cécité. La vision instantanée nous échappe. Nous nous contentons d'une rétrospection immédiate, du fond d'un écart presque nul entre ce que nous voyons et ce que nous savons que nous voyons. Comme si nous étions les maîtres du visible.


voir plus loin. préserver la boursouflure du sol. ciment fendu et frottement de moignons. le pays tâtonne son terme. bourrelet rudimentaire pour attester l'oubli.


Le contexte réel nous révèle par bribes comme un pochoir inépuisable, de la même façon que la conscience semble éclairer ici et là le fonctionnement ostensible de l'esprit. Nous sommes bombardés d'identifications sporadiques. C'est ce qui construit le langage dont nous n'aurons actualisé finalement que quelques bribes, formations discontinues, manifestations opportunistes.


le visible aux aguets. piège bien amorcé. tout ce qui apparaît terrasse l'incertitude. regard analphabète constitution du monde.


Parois de pensée. On ne peut enlever un seul mot à la brique effective de notre huis clos. La parole finie ne cesse pas de finir.


salle voûtée par la lucarne au ras du sol. inventaire infantile des instruments. crocs et tenailles. poulies et poteaux. scalpels rudimentaires. cahier des protocoles et autres accessoires majeurs et mineurs de l'art d'écrire ce qui se dit.


Surabondance des signes. Faute de drain transcendant, tout aura été signifié. Par des mots et par des pensées explicites, mais aussi par la peau, par les yeux, par les tripes, par le souffle, par les crachats. Rien n'y échappera, rien n'en sera privé.


secret saccagé à coups de crachats. face humaine aveu arraché. rétractation légitime. origine des paroles.


Désignation vaut péremption et par conséquent le vrai présent des choses siège dans les négativités de la parole. Interruptions, inversions, incorrections, reports, anticipations. Mal décrire fait être.


inverser les lettres et pénétrer le pays. enfant dans la rigole de glaise au pied de la palissade. envers des affiches et des inscriptions. ombilic d'eau et d'herbes dans le terrain vague dévoilé. pacte illicite entre le corps couché et le sol envahi. le monde a un côté nu.


Fabrication de l'infranchissable par l'acte de nommer ce qui interrompt notre élan. Outre l'échec à franchir, il n'y a pas d'autre obstacle. Tout est acte et nom. Existons librement dans la butée.



naissance refusée. la peau et le nom s'interposent. toute paroi est à forcer.



samedi 8 novembre 2014

L'impasse 3

Nous sommes la police de notre propre illusion, quelquefois corrompus, quelquefois complices, probes à l'occasion. La mémoire est un sauf-conduit falsifié dont nous sommes nous-mêmes les stricts contrôleurs.

mur fertile. figures de l'oubli. infinité de traces dans le désordre de la surface de chaux. la suite des séquences s'y affole sans rien signifier.

Même murés dans la vieillesse nous apprenons à parler. La face collée à la mort, nous ne savons pas encore quelle est notre véritable langue. Notre maître est le charabia de l'espéré, l'amphigouri de l'obtenu, l'opacité du fait.

au centre du terrain vague crier des sons disparates. créer du sens en même temps que des mots factices. être au delà de l'origine.

Le temps ne résiste pas au savoir. Comme nous l'anticipons, l'avenir ressemble à un passé miteux. De fait nous ne savons pas.

flammes nocturnes. déchets dans le bidon de fer. gens en partance tout autour enveloppés encore dans le remous souillé du feu. le temps passé revient ici en visiteur loqueteux.

Le temps de toute évidence ne sert qu'à son propre sacrifice. Nous n'en sommes pas les sacrificateurs. Nous sommes l'idole qui se nourrit de ce sang mystique et de tous ses avatars.

retour d'aube. bête massacrée sans savoir qui se traîne aux pieds de son tueur. le jour en sang revient vers nous et nous aime.

Nous arrivons ici d'un voyage annulé. Mais nous ne sommes pas l'arrivant, nous sommes l'accueil distrait de notre propre arrivée.


la route encore. revêtement de mâchefer et de charbon. tout mène à tout. le cœur du pays se soumet. blessure minérale. voyage du déchet vers le centre du monde.

lundi 3 novembre 2014

L'impasse 2



Le temps ne passe pas. Le passage du temps est cette dissolution de l'aboutissement, désagrégation de l'origine, disparition du présent. Reste le reste et le reste est tout. Il ne convient cependant pas de susciter la destruction.

au milieu du jour un jour crématoire. nous nous alimenterons des restes d'incinération. il faut beaucoup brûler.

L'évidence locale s'éploie au centre d'une vaste sphère de choses occultées. Ce qui nous apparaît est déterminé suivant toutes les orientations concevables de la détermination. Avant et au-delà, sous-jacente et éminente, notre véritable histoire nous encercle. Notre savoir est une archéologie locale et notre chair une simple prophétie.

la terre change. départ des engins de chantier. territoire purgée de chiffres et de sens. repères numériques pour organiser le savoir. la place d'appel occupe le lieu exact du lotissement inhabité. d'une époque à l'autre transition de pierres et d'herbes crayeuses.

C'est notre vie qui produit son propre lieu de germination, son humus inférieur. Nous sommes donc recueillis et abrités dans la faiblesse, la honte, le déclin, la déception. Ailleurs règne l'absolu et la clarté stériles, cinéraires, crématoires, pires que la mort.

strates d'ordure. désastre sédimentaire. la terre s'acharne sur la terre. le jour est un débris archéologique. homme vivant apparition incongrue dans l'en deçà du désastre. temps enseveli à quelques herbes près.

Le séjour est un voyage détruit, continuellement, en deçà et au delà de nous. Demeurer est un acte cruel.

partout le même lieu. casemates et place d'appel. ronceraie et terrain vague. lotissement arasé. dépotoir urbain. prédation chronologique. absorption de l'espace par l'espace comme si rien ne s'était jamais interposé. il est inutile de distinguer le nom des choses.

Agir, peu importe, pour s'empêcher de trop se produire soi- même. Autrement, on risquerait de se retrouver avec un gros dieu dodu et flasque sur les bras, bien difficile à tuer.

ne rien faire. le temps mange le temps. accroupi au dessus d'un feu de brindilles laisser faire la durée. dans la fumée caustique célébrer l'éternel nourrissons cannibale. dieu est facile.