vendredi 25 septembre 2015

Le Possible 1

Ne redoutons pas le cercle de néant qui nous enserre et qui nous sauvegarde. Ma poussière future qui est déjà en moi est également la semence du temps à venir, où tout sera possible.
vent de scories aux naseaux. souffle venant d'ici et aboutissant ici. ne pas perdre de vue l'argumentation des poussières. forme dernière du nombre. graine d'ombre lunaire malgré le vent ancrage persistant.
Pensez. Il est inconcevable que l'homme soit dans le temps, sauf s'il s'agît de la temporalité d'un dieu, lequel est par essence sans temporalité. Le temps est dans l'homme et seulement dans chacun des humains. Sous forme d'urgence, report, abandon, hâte, lenteur, et toutes les autres distorsions répertoriées. L'éternité en est toujours à sa vie larvaire.
un jour conçu pour un unique humain. durée close à l'outrage. être l'invulnérabilité du monde. exempt de spoliation sauf le meurtre.
Les choses d'une vie disent plus sur la vie que cette vie elle-même. C'est un langage à apprendre, au fur et à mesure, avant qu'il ne soit trop tard.
enclave de sang sur la pierre. chute exacte sur la face. à partir d'ici le nom des choses subsiste où il est. une absence d'homme désigne chacune des pierres. autour de ça ronce noire vase noire. détournement funèbre du lexique.
Tout va très vite. Disparition d'un corps, naissance immédiate et mort immédiate d'un monde qui sans cela n'aurait jamais été. Le monde est flux et reflux suivant le rythme et le cycle de nos propres disparitions.
corps présent monde lointain. chute du corps rapatriement du monde. quelqu'un est ici.
La cessation du temps, si on y songe, est un fait temporel. Le temps ne disparaît qu'au sein même du temps. Par rapport à cette éventualité nous apparaissons comme un frein et comme un cliquet, l'échappement de cette horlogerie imaginaire. Nous sommes le retard à disparaître qui crée l'éternité.
attentivement frotter la chaux. doigts recourbés sur le mur. engendrer la naissance d'un fait surnuméraire. pistes tronquées et poussières de cendre factice. identité transitoire entre la peau et ce résidu du monde. forme sensible de la dispersion centrale du jour.
Sans notre déréliction l'absence de ce qui manque ne serait rien. Nous produisons le monde qui existe en faisant exister les mondes qui n'existent pas.
ce que nous saisissons est le lieu de jonction de tous les mondes absents. même nos mains apposées sur un vide.
Nous n'arpentons pas le monde, nous nous trimbalons d'un lieu à l'autre. Nous sommes à nous-mêmes un pays tronçonné. C'est le monde qui traduit ça en séjour. À son gré.
pierres nues écroulées d'un ancien désastre. fragments d'édifice distribués sur tout le terrain vague. construction d'une cité de bribes. identification lente des éléments d'architecture. linteaux et barbelés. chapiteaux et sections de voûte. habitacle diffus dans la séparation des choses. saccage logique du séjour. avancer seulement contredit la défaillance du monde. interruption cachée au cœur du désordre. pas suspendu. boussole exténuée.
L'objectivité du réel consiste également en ce que l'autre manifeste qu'il est. Or, par nature, l'autre interdit le monde et nous impose une construction achevée et anonyme, banale ou extraordinaire. Le désordre instauré en l'autre nous ouvre une voie d'accès. L'autre quelquefois s'en charge et c'est heureux.
monde trop bien ordonné nous n'étions pas faits pour ça. de la terre aux ossements la conséquence est bonne. mais le chaos préserve. la titubation reconstruit l'espoir.
Pétris d'histoire nous ferons parler malgré nous la pierre, la boue et la cendre, les sillons et es envols de la cendre, et toute les choses que la nécessité nous somme d'approcher, de piétiner et de franchir.
crypte circulaire. voûte écroulée enclose d'un seul mur. cailloutis du sol crissant. jour de silence broyé. démenti prolixe graine du déni attachée aux semelles. entre deux pas une pause pour concevoir des murailles érigées. aucune pierre n'est innocente.
Tenter l'illimité sans saillir les limites c'est produire une engeance perverse, un peuple ravageur qui se tapit et attend son heure. Les limites infécondes dégénèrent et nous rongent. Tout franchissement est spermatique.
lecture de la terre. chute ou élévation suivant la proximité. pour le corps qui s'écroule tout devient chemin.

lundi 21 septembre 2015

La création 3


Nous serions les créateurs de la forme du réel, ceux qui violentent le secret du visible. Mais c'est en sacrifiant notre propre dévoilement, notre faculté de dévoiler étant accaparée et épuisée par le dévoilement des choses. Nous sommes la Grande Prostituée au service du monde.

dévoilement sans dévoilé. quelque chose apparaît. plaie optique à la place du monde. nous confondons le réel et sa dénudation.


Le néant sort de nous comme une douce suppuration. Chacune de nos moisissures, de la peau et de l'esprit, est une porte de sortie. Ce sont nos seules morts maniables, qui mènent à l'absolu sans en même temps l'anéantir.

tumulus de terre et de moisissure. le sol s'excrète. matière en surnombre issue de la matière. mâchefer des restes. charbon de traces le pays lapide son contenu. pas selon pas nausée géographique. sommation des plis. la jonction au vide cependant se construit.


Ruptures et déchirures du réel. Succession du temps, bord tranchant de la nuit qui entaille le bord du jour, morsure de l'aube qui dépèce la nuit vivante. Ce sont nos passes.

débris cartographique en guise d'aube. nous voyons peu. même le firmament est une douleur dans les yeux. la jouissance de voir nous rend aveugles.


L'écart entre un homme et tous les humains se mesure au nombre de pas qui mènent de cet homme à lui-même. Ce nombre est fini, et constitue l'étendue toute entière du monde que nous avons.

hiver transparent. herbe et vide. raccourci proposé à l'enfant gris de l'aube et du soir. temps porteur de pas décomptés. le nombre naissait dans cette passe et se mettait à grouiller.


À chaque fois que nous contrecarrons la fin nous procurons un surcroît de durée à l'existence en général. Jusqu'à ce que nous ne puissions plus.

accouplement de la fin et du début. les yeux toujours ouverts garderont ouvert ce nœud indénouable.


En toute défaite, même définitive, le reste doit demeurer visible. Ce reste écrit l'histoire. Car chaque vie est sa propre défaite, et elle n'est la défaite de rien d'autre.

halte dans la confusion de la décharge. observation prolongée d'un lieu vide. borne orbitale astreinte au tracé de l'enclos arasé. fondations visibles du fortin. habitacle terminal. lieu scellé. n'importe où. sacre tardif des ruines. incendies de goudrons et de déchets. foyer et origine d'un monde purifié.


Le monde prend sa forme en se heurtant à nos limites. Qu'il s'écarte de nous, qu'il nous envahisse, et il disparaîtra. L'unique fondement du monde est notre extériorité.

vent aux yeux monde larmoyant. le point du jour est une ponte invisible. parasite mangeur d'yeux le visible s'y incruste et s'empoisonne.


Le monde ne surgira pas, intact, à notre disparition. Il sera troublé par cette énorme tache noire, la mort incompréhensible. Source transitoire de l'intelligibilité du monde, nous sommes ici bas pour l'en préserver un temps.

vent noir et corrosion du temps. goudrons et oxydes sur toutes les saillies. revenir ici et posément éroder les repères. attribuer un nombre à chacune des fractures pour ne pas perturber la description posthume du pays.


Le monde se creuse et se vrille pour nous contenir et nous résorber. Mais nous portons en nous des paroles irréductibles et notre résorption est fécondante.

évidence corrosive. sacrifice de l'intrus. acide lent des images. exhibition du visage enfoncé dans la touffe d'herbe sèche. voir la terre nue et attendre la rémission.


Il n'y a de désert que d'abandon. Non pas au sens du départ, mais de l'abandon du départ. Car nous sommes tous ici et le monde peine.

mémoire close hangar de camp cerné de rues et de vide. charpente noire agencement brut des preuves. le temps dit et redit ces mêmes planches ces mêmes poutres enchevêtrées. le désert ne quittera pas ce lieu.


Ce que nous voyons est une apparition dans une apparition. Voir est une appropriation radicale du monde de l'autre. La jouissance du visible est cannibale.

repérage inexorable. regarder n'importe quoi arrache aux choses un cri déictique. la folie d'apparaître épuise le monde.


Nous ne franchissons pas l'écart qui sépare la négation de l'assertion. Mais la négation est une bête probe qui sait mourir.

cosses et bogues sèches dans le cercle du rebord de pierre. hypothèse d'un terme mitraillé. bond d'enfant pour contredire la semence de pierre brûlée. chute et chair éclatée au terme du démenti. dénégation annulée.


Défier l'indépassable, s'exposer à la limite du possible, en partager la douleur. Surgir, réel, en même temps que le réel, et peu importe dans quel état.

pierre solaire. coruscation lente. rapport de prédation entre le regard et le visible. jouissance cannibale. se retirer et laisser faire. nous sommes déjà aveugles. tout se voit.


Feindre de détruire le temps. En fait, le moudre comme un grain précaire. Pétrir le pain du présent et de tout ce qui existe.

gifle de l'éveil. rupture de taie l'espace vide fait volte face et revient mordre. membrane d'aube lacérée. lambeaux de borne aux dents. de nombreux animaux passent d'outre en outre il y a donc un lieu.


Si on voyait tout, sans bornes, sans repli, en même temps, cela nous montrerait moins que l'acte de pointer l'index et de dire "ceci".

frontière saccagée. territoire ouvert où tout s'engouffre. destruction ostensible du grand opercule palpébral. penché vers le sol rétablir le partage. trois cailloux pour figurer le lieu. trois mots pour colmater l'effraction.





lundi 14 septembre 2015

La création 2

Pas de ligne frontière. La limite n'interrompt qu'une seule trajectoire. Un seul point en deçà duquel se déploie tout le possible. Notre malheur consiste à concevoir ce point. Mais c'est un malheur germinal.

piste des fosses descendre en ce broyat de chaux et de rouilles. sol divisé en deux. sillon des griffures et des rampements. le pays trace un chemin vers lui-même. sous les pas incubation d'un signal congru.


Le réel manifeste est déjà autre que le réel manifeste. Et il ne faut se fier ni à l'un ni à l'autre. La fidélité consiste à persévérer dans le détournement.

obstinément voir autre chose. rejeter l'accueil d'un présent toujours révolu. enjamber la mort des choses qui se montrent.


Même étalé devant nos yeux tout désert est intérieur. Dans le contexte de la vie il n'y a ni prélude, ni vide, ni saut. Tout est déjà habité, comme par un autre. Même le lieu où exactement nous sommes. Nulle part l'humain ne souffre la soustraction.

au sol grande charpente de poutres. à l'intérieur nef sèche creux dépecé illuminé. dissection optique de la mesure du monde. vide appareillé et durable.


Voici le refuge sûr où disparaître. Même pas ce lieu, mais notre propre pesanteur, l'ombre de notre ombre, aux bornes de l'absence. Sauf que cet infime copeau de présence résiduelle est aussi étendu qu'un monde, un monde tout entier où nous irons encore nous égarer.

cathédrale de vide. vieux baraquements de bois sec. monde pétri de jour dans son refuge. rien n'est ailleurs.


Tout aboutit trop vite dans l'ordre de l'histoire. L'ébauche d'une ébauche d'acte, ni probante ni achevée est aussitôt entérinée par un arbitrage aveugle, et promue modèle de ce que c'est l'action humaine en général, et comme critère distinctif de ce qui est humain et de ce qui ne l'est pas. Nous n'avons pas encore eu le temps de valider nos hypothèses, les généreuses aussi bien que les néfastes.


délabrement végétal du pays. absorption continue de l'ancienne casemate. système de ruines et segments de muraille disloquée. la ronce circule dans le réseau du vide. ombre quadrangulaire cohérente emmêlée d'odeurs et de mouches. à la place de l'oubli dispersion topographique des preuves.



samedi 12 septembre 2015

La création 1


Même ce qui ne peut pas se dire requiert la parole qui le constitue comme étant ce qui ne peut pas se dire. Ni sujet ni précepte, mais la parole et la parole seule sait détruire ce qui la transgresse. Elle est le reste de cette destruction inachevée. Rien ne se dit directement.
sur les poteaux goudronnés traînées de lettres blanches. des mots ouverts mangeaient d'autres mots ouverts sur les planches enchevêtrées au gré des chutes et des saisons. tracés de craie lisibles et tronqués sur le bois noir des palis abattus. momies effritées d'une révélation.


La chienne de Thèbes fait des petits. C'est le chien épistémique que nous portons en nous. Négation sans paroles, principe toxique, outil de l'annulation de l'impossible, agent destructeur de ce qui ne peut pas se concevoir. L'unique précepte valide en ce domaine est celui de ne pas l'égarer, de ne pas l'enivrer, de ne pas imputer aux autres ce diktat silencieux.
jour de chaux sur les bords noirs des ronces. voir. aux yeux un vieux démon dévoreur d'évidence. rien ne survit dans leur chaux momentanée. mais la tentative de durer ne finit pas.


Ne retrouver que de l'humain dans tout ce que l'ont peut dire ou concevoir est de nature à exaspérer des esprits épris d'absolu. De là le projet d'éradiquer ce mal, d'affranchir du frein humain le dessein de penser outre. Fait de textes et de visions, l'autodafé où brûle cette vermine est un exploit permanent et trivial.
face au grand mur évitement perturbé. figure des destructions multiples du doute. lieu sans origine ni bord. mouche calcinée et son absence toujours visible sur la surface de chaux. halte enclavée dans les chemins de désertion. le vide ronge les limites du vide. la fuite absorbe ses propres intermittences. conviction à frôler du regard.


Aux simples humains nous préférons les immortels, éternels et incorruptibles. Ce qui entraîne l'application de deux méthodes. Forger des simulacres de ceux qui ne meurent pas, et anticiper brutalement la mort de ceux qui meurent. Mais tout ça demeure largement invérifiable.
guenilles sèches dans les branchages. sacrifice solaire de quelques-unes des ombres. ne pas voir perpétue la fraude. ouvrir les yeux et exercer le droit de crémation devant toutes ces choses en passe de mourir.


Nous savons cependant mentionner l'inexistant. Nous savons délimiter ce qui n'existe pas. Nous savons convertir cette limite en attestation d'existence, et en gabarit d'une reconstruction. Nous savons certainement différer la déception.
acquiescer au contact. matière fusillée gisement discret de la pierre terminale. enclos ceint d'un muret blanc os annulaire de rien. incrustation calcaire sur le bois noir. la matière du vieux poteau devenait de plus en plus minérale. talus de terre nue. l'attente du retour des choses persévère.


Crever ces yeux qui ne peuvent pas voir ce qui ne peut pas se voir. Obtenir ainsi une vision de l'infini. Émettre des mots aveugles.
cendre des choses vues. regard rempli de son propre déchet. préhension annulaire du néant. matrice où les choses renaissent.


La haine de la lettre, la haine de la littéralité plate et brute, de ce devoir d'énonciation locale et actuelle qui révèle notre accointance basse avec les humains nous conduit à procéder symboliquement à la grande mutilation de la bouche, équivalent béant d'une parole sans paroles, et qui peut se comprendre.
ils avaient laissé derrière eux (leurs boues sous la croûte vive des saisons) du métal d'emblèmes et des insignes périmées. poteaux écroulés et plaques de fer ajouré incrustées dans la pourriture même des fibres du bois. plus absents que si rien n'avait jamais eu lieu.


La douleur de ne pas dire, étalée ou dissimulée, dans la honte ou dans l'exaltation, est ce que dit tout d'abord la parole qui dit ce qui peut se dire. Il n'est pas utile de la prendre au mot, et de l'estropier.
chien de l'évidence mordre la certitude jusqu'à l'éclatement des crocs. savoir mutilé. appropriation de la douleur.


Exprimer ce qui est au delà de l'exprimable le ramène à l'exprimable, quelque connaissance sûre que nous en ayons eu. C'est ici que le prophète intervient. Il construit un discours issu de personne, tandis que nous autres nous jouirons de ce produit, spectacle conceptuel exonéré de vraie lecture. Le prêtre, l'illuminé, le médium feront aussi l'affaire. Et de proche en proche chacun d'entre nous, à l'occasion.
tronqués au ras du sol fragments de la muraille de fer et de ciment. rigidité mortelle des restes dans la poussière de scories. orthogonalité terminale. borne du déni. frontière assignée à la faculté d'ignorer. sans plus tarder les ronces.


Ou bien finitude, éternité, finitude. Ou bien éternité, finitude, éternité. Sachons découper à notre convenance la séquence de l'éternité et de la finitude, quittes à dénaturer le sens intrinsèque de chacun de ces mots. Finitude qui s'éternise, prise entre deux finitudes, éternité qui s'achève, prise entre deux éternités.
axiome palpébral sous les cendres et les oxydes. ouvrir et fermer. alternative de plaie et de mort.